CHAPITRE XII. — MARS
Mlle Mars-Boutet, ancienne actrice de province, qui joua quelque temps sous la République au Théâtre-Français. Mlle Mars a rempli, même dans sa vieillesse, les rôles de jeune première; on n'a jamais vu une meilleure et plus séduisante actrice; sa réputation était européenne.
24. — Le Roi a fait une course légère à Fontainebleau; pour la première fois, il a fait usage du chemin de fer jusqu'à Corbeil; à son retour, sa voiture et son escorte n'étant pas arrivées à l'embarcadère, il voulait revenir en omnibus; le préfet de police l"a ramené dans sa voiture. Le Roi, ayant été rejoint par son escorte, l'a renvoyée, ne voulant pas avoir l'air d'un prisonnier escorté. Le Roi était très fier de cette équipée; il la racontait avec complaisance le soir dans son salon.
J'ai été de là chez Mme Emile de Girardin. où j'ai vu pour la première fois ce grand individu appelé Alexandre Dumas. On reconnaît bien à son teint, à sa chevelure, qu'il y a du sang nègre dans sa personne. Il y avait également M. Méry. qui gesticule beaucoup (sa conversation avec son accent provençal est intéressante et amusante); le duc de Noailles, Mme de Cubières, apparemment en sa qualité d'auteur de romans; le comte d'Estourmel (1), quelques députés, et le général Girardin. Force feuilletonistes et rédacteurs de journaux remplissaient ce salon. Mme Emile de Girardin fait assez mal les honneurs de chez elle.
M. de Girardin est beaucoup plus poli; il a voulu tout doucement se faire nommer directeur général des postes, ce qui prouve que, quand on est rédacteur propriétaire d'un journal comme la Presse, on se croit apte à tout. Le ministère a trouvé la prétention trop forte; telle est la secrète raison de l'humeur que montre la Presse depuis quelques jours.
La princesse de Lieven, femme de beaucoup d'esprit, longtemps ambassadrice de Russie à Londres, joue ici un rôle politique; elle connaît les principaux personnages de l'Europe; elle est en rapport avec beaucoup d'entre eux. C'est une grande Russe de cinquante-cinq ans. Elle reçoit les dimanches;
(1) Le comte Joseph d'Estourmel, qui a laissé des Souvenirs fort curieux sur la révolution de 1848.
il y va beaucoup de monde. M. Guizot y arrive le premier et y reste le dernier; il est son ami intime, passe sa vie chez elle; on a même fait courir le bruit qu'ils étaient mariés secrètement; il n'en est rien. Il y a toujours dans cette maison une excellente conversation. Les ambassadeurs, les étrangers y affluent; il y a même des personnes du faubourg Saint-Germain, des membres influents des deux Chambres; la société y est composée de gens de bonne compagnie.
31. — Le prince Jules de Polignac, l'ancien ministre de la Restauration, est mort hier à Saint-Germain en Laj^e, où il vivait fort retiré; il avait soixante-sept ans. C'était un honnête homme, et s'il a été cause du renversement de la branche aînée, du moins s'il y a contribué, c'est à son entêtement, à son peu de portée, à son incapacité politique qu'il faut l'attribuer, car il lui était profondément dévoué. Il laisse plusieurs enfants; ceux qui sont nés de son mariage, depuis le jugement qui l'a frappé de la mort civile, sont bâtards aux yeux de la loi. Son fils aine, le prince de Polignac, a épousé Mlle de Grillon, fille du marquis.
i" avril. — Le beau temps de la promenade de Longchamps est passé; chacun ne veut plus avoir une voiture neuve pour y figurer. Il y a eu abondance de gardes municipaux et de promeneurs aux Champs-Elysées, des équipages peu nombreux et fort vilains.
31. le comte Roy, né à Chavigny en Champagne, le 5 mars 1764, la même année que Napoléon, Wellington, le maréchal Soult, etc., est mort le 4 avril, à deux heures du matin, en son hôtel, rue de la Chaussée d'Antin. M. Roy commença sa carrière par le métier d'avocat; il se mit ensuite à spéculer sur les biens et administra fort honnêtement l'immense succession de Bouillon. En 1815, il fut nommé député de la Seine; en 1817, son rapport sur le budget fut regardé comme un chefd'œuvre financier. Le 7 décembre 1818, on lui donna le portefeuille des finances. Il le garda vingt-deux jours, quitta le ministère avec MM. de Richelieu, Mole, Pasquier, le 29 du même mois. Nommé ministre des finances pour la seconde fois, le 19 novembre 1819, il y eut. sous son administration.