‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 211 sur 231 · CHAPITRE XII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — AVRIL

morte. Son Altesse Royale s'est fait répéter la nouvelle; puis elle a été si vivement frappée de ce coup inattendu, qu'elle n'a pu, pendant quelques instants, prononcer une parole.

Le Roi, la Reine et les princes lui demandaient ce qu'elle avait; enfin, elle a pu annoncer la triste nouvelle, dont la famille royale est très affligée. C'est la comtesse de Montjoie, dame de Madame Adélaïde, qui, malgré ses quatre-vingts ans et quoique souffrante, s'est traînée chez ma fille Hatzfeldt, qui le lui a dit.

12. — Le service funèbre de Mme de Gastellane a eu lieu à l'église de la 3Iadeleine. L'affluence était énorme; tout ce qu'il y a de considérable à Paris s'y trouvait; le corps diplomatique y a assisté en entier. La foule était telle à l'hùtel de Gastellane que les salons ne pouvaient la contenir. M. Guizot, étant protestant, et le baron de Rothschild, étant juif, sont rentrés chez eux en sortant de la maison. Le chancelier Pasquier, malgré ses quatre-vingt-deux ans, y est également venu. Le corps de Mme de Gastellane sera transporté à Acosta, quand son tombeau sera prêt.

23. — A dix heures du matin, un garde municipal m'a apporté le billet ci-après de M. de Saint-Yon :

« Mon cher Général,

« Je sais que les choses de ce monde ne guérissent pas de certaines peines; cependantje me félicite d'avoir à vous annoncer dans votre affliction, si bien partagée par tout le monde, une nouvelle qui vous sera agréable. Votre nomination de grandcroix de la Légion d'honneur a été signée par le Roi. J'ai voulu vous en informer aussitôt et vous exprimer la part que je prendrai toujours à ce qui pourra vous arriver d'heureux ou de malheureux.

« Votre vieux camarade,

« A. DE Saint-Yon. »

L'histoire révolutionnaire des girondins, de M. de Lamartine, a fait dire à M. de Ghateaubriand : « Je n'aurais jamais

>cru que M. de Lamartine eût voulu dorer la guillotine. » 27. — J'ai été voir hier Mme la maréchale de Lohau, dame •d'honneur de la duchesse d'Orléans, qui m'avait fait dire qu'elle avait à me parler de la part de la princesse.

Il paraît que, lors de l'enterrement de Mme de Castellane, il n'y avait jDas, dans la voiture qu'elle avait envoyée, d'officier de sa maison. Mme la duchesse d'Orléans l'avait chargée de m'exprimer ses regrets de ce malentendu.

29. — Le roi Louis-Philippe m'a remis aujourd'hui la plaque de grand-croix de la Légion d'honneur et m'a passé le grand cordon autour du corps. Le vice-amiral Bergeret, le lieutenant général Philippe de Ségur, le lieutenant général Gourgaud, ont reçu la grand'croix en même temps que moi. Nous sommes tous pairs. Louis-Philippe ne donne pas l'accolade; il m'a serré la main, après avoir passé le cordon, et m'a dit quelques paroles obligeantes. Le général de Ségur et moi, nous ne lui avons pas baisé la main; le général Gourgaud a commencé ce baisement, et les autres récipiendaires grands-croix et grands officiers ont suivi comme un troupeau de moutons. J'ai demandé ensuite à la Légion d'honneur si ce baisement de main était d'usage; on m'a répondu : « Non, seulement parfois le Roi donne l'accolade. » Il ne nous l'a pas accordée. Cette remise se fait sans un appareil convenable : le Roi, au lieu d'être en frac, devrait être en uniforme et entouré de ses grands officiers, et il devrait y avoir plus d'ordre. Sa Majesté nous ayant remis la plaque et passé le grand cordon, les grands-croix se sont placés comme ils ont voulu, ou comme ils ont pu; plusieurs ne se dérangeant pas, aucun moyen pour le Roi d'arriver aux grands officiers pour 3eur remettre leurs plaques. Pour mon compte, je me suis rapproché de la muraille le plus que j'ai pu; le Roi a fait un salut, et, en reculant, nous avons passé la porte, à laquelle nous touchions.

Cela se passait dans la salle du rez-de-chaussée des Tuileries attenant au salon de service : on n'a pas même fait entrer les deux officiers d'ordonnance de service. Le Roi avait seulement auprès de lui, à cette cérémonie, le maréchal Gérard, grand

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chancelier, et son aide de camp l'ajul, qui tenait la boîte où le maréchal prenait les décorations et cordons pour les remettre au Roi.

1" mal. — J'ai été aux. Tuileries avec la Chambre des pairs pour la fête du Roi. Je reparaissais à la cour, depuis la mort de Mme de Castellane, pour la première fois (sauf le jour de réception de la grand'croix). La famille royale m'a accueilli avec amabilité. M. le duc de Nemours m'a dit, à propos de ma grand'croix : « Je suis heureux de voir vos éclatants services récompensés. » La Reine : « Mon silence vous dira plus que je ne saurais vous exprimer sur la perte que vous avez faite. >>

J'ai oublié les paroles aimables de jMadame Adélaïde, qui était très attachée à Mme de Castellane. Mme la duchesse d'Orléans, après d'autres paroles gracieuses, m'a dit qu'elle voulait me voir.

S. — La mort de Mme de Castellane a changé ma position; j'ai à Paris ma maison, un point de réunion pour mes enfants; mon désir serait de me rapprocher de Paris. La division de- Rouen sera vacante le 30 novembre; je l'ai demandée au ministre de la guerre.

Dans un procès entre les actionnaires d'une compagnie industrielle, on a produit une correspondance compromettantedu général Cubières. Il y a eu aujourd'hui à la Chambre des députés des interpellations assez vives sur cette belle correspondance. Le ministre des travaux publics a dit que le gouvernement s'était ému des faits qui lui étaient révélés, et qu'il avait pris des mesures pour qu'ils eussent toutes leurs conséquences légales. La conduite de M. de Cubières est inqualifiable. Cet ex-ministre est un homme de beaucoup d'esprit, fort drôle dans le monde, mais d'une légèreté incroyable. D'après ses lettres, on peut croire qu'il n'est pas très délicat sur les moyens de se procurer de l'argent.

4. — L'hostilité du journal la Presse contre le ministère va crescendo; si c'était une conviction, cela serait estimable; malheureusement, il en est autrement. M. Emile de Girardin a demandé à M. Guizot la direction des postes, l'assurant qu'ii y ferait tant d'améliorations, qu'avant trois ans, il serait

appelé par Topinion publique au ministère des finances. M. Guizot lui a répondu : « C'est impossible. » Ce refus joint à celui de la recette générale de Bordeaux, dont le titulaire M. Carayon-Latour est mourant, pour le fondé de pouvoir de M. de Girardin, receveur général à Chartres, est la cause de l'hostilité que montre M. de Girardin.

6. — Le garde des sceaux a apporté aujourd'hui à la Chambre des pairs une ordonnance du 5 mai qui convoque la Cour des pairs, pour juger le lieutenant général Despans-Cubières, inculpé de faits qualifiés crimes et délits par les articles 179 et 405 du Code pénal. Chose incroyable, M. de Cubières, qui n'a pas paru à la Chambre depuis deux mois, avait repris sa place au bureau comme secrétaire. Il a demandé la parole, avec un aplomb étonnant, et a dit qu'il attendait avec la plus grande confiance le résultat des résolutions prises par la Chambre; puis, avec un imperturbable sang-froid, il s'est remis à sa place de secrétaire. Le chancelier a été obligé de lui faire dire de s'en aller. On avait fait courir le bruit de son départ pour les Etats-Unis; il n'y a pas pensé le moins du monde.

7. — Je n'ai pas été à la Chambre des pairs depuis le 8 avril, jour de la mort de Mme de Castellane. La Chambre s'étant constituée en cour de justice, mon devoir est d'y siéger; je m'y suis rendu aujourd'hui. Le procureur Delangle, assisté de l'avocat général Glandas, a requis l'instruction contre le lieutenant général de Cubières, sa correspondance contenant des indices de corruption ou de tentative de corruption d'un fonctionnaire de l'ordre administratif, soit des délits d'escroquerie ou tentatives d'escroquerie. Il a requis également l'instruction contre les complices de ces crimes et délits. La Chambre a ordonné l'instruction.

8. — Le général Cubières a été entendu aujourd'hui par M. le chancelier et la commission; tout le monde s'entretient de son incroyable aplomb. Cet officier général parle de son action comme de la chose la plus simple du monde. Mme de Cubières et Mme de Sampayo, sa belle-sœur, agissent de même.

J'ai été le soir aux Tuileries. Au moment où j'arrivais au

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