‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 212 sur 231 · CHAPITRE XII. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — MAI

bas de l'escalier, le Roi le descendait en donnant la main à la reine Christine, accompagnée de son duc de Rianzarès et de son cortège. Ce qui m\a fort étonné, c'est que, quand le Roi l'a quittée au bas de l'escalier, la reine Christine s'est précipitée deux ou trois fois sur sa main pour la lui baiser.

En remontant, le Roi s'est arrêté sur le premier palier pour causer avec moi; puis il est passé par l'appartement de la Reine pour monter par l'escalier intérieur. La Reine m'a demandé beaucoup de nouvelles de mes filles; puis le Roi, qui est toujours prêt à parler anglais et espagnol, m'a dit en passant et en me saluant : « Otra vez. »

J'ai causé assez longuement avec le duc de Nemours des changements partiels dans le ministère, que je regarde comme fâcheux et même mauvais pour les membres du cabinet qui restent. Ils auraient dû défendre leurs collègues et ne pas les abandonner; ils me paraissent agir entre eux comme le faisait le maréchal Saint- Cyr, qui laissait toujours, à la guerre, échiner la division qui était à côté de lui.

12. — L'instruction de l'affaire de M. de Cubières se continue; il paraît qu'il a perdu un peu de son assurance, et que sa famille, qui se persuadait que sa conduite était fort simple, commence à être moins rassurée.

17. — Le chancelier et les commissaires dans l'affaire Cubières ont entendu aujourd'hui comme témoin l'ancien ministre des travaux publics, M. Teste; il paraît que M. Pellaprat, qui a fourni les fonds pour la corruption, a fait des aveux. L'instruction sera plus longue qu'on ne croyait.

21. — Il y a un flottement, un dépenaillement dans la Chambre des pairs, que je n'ai vus à ce point à aucune époque. Il est certain qu'à la Chambre des députés c'est encore pis. M. de Rarante, fort ami de M. Guizot, me disait que c'est une véritable débandade. Le pouvoir aurait cependant besoin d'être fort, en ce moment où le communisme fait des progrès.

J'ai été ce soir chez M. Guizot. Le vendredi est son petit jour; il y avait peu de monde. Il m'a paru fort abattu.

24. — J'ai été à Neuilly. La santé du Roi est excellente et vraiment étonnante pour son âge. Sa Majesté m'a paru croire

OU vouloir persuader que tout va pour le mieux. Je lui ai dit que nous étions dans une crise; Sa Majesté m'a dit qu'il n'y en avait pas.

25. — J'ai dîné chez le garde des sceaux Hébert, dans cette fameuse salle à manger qui fit tant crier, à la Chambre des députés d'alors, contre M. de Peyronnet, quoiqu'elle fût très nécessaire. Tous ses successeurs en ont profité, et, parmi eux, il y en a qui ont crié contre, alors qu'ils étaient à la Chambre des députés; ainsi va le monde.

2 juin. — Le maréchal marquis de Grouchy, né le 23 octobre 1766, est mort à Saint-Etienne. C'est un de ceux de nos officiers généraux qui ont été le plus souvent blessés. 11 était d'une grande bravoure. Dans la fameuse retraite de Russie, il s'est fait remarquer par son énergie. Homme de cœur, il était du petit nombre de ceux qui ne se sont pas démoralisés. Je l'ai vu dans des moments bien critiques, et j'ai pu en juger. Il était officier des gardes du corps avant la Révolution, et je ne doute pas qu'il ne fût le plus ancien officier de l'armée actuelle. C'était un homme de bonne compagnie. Mon père l'avait connu dans sa jeunesse; le maréchal Grouchy m'avait protégé à mes débuts dans ma carrière militaire.

3. — Une séance assez vive a eu lieu à la Chambre des pairs. M. de Pontois a demandé d'appeler à la barre de la Chambre M. Emile de Girardin, député et gérant de la Presse, pour avoir, dans un numéro du 12 mai, dit qu'on vendait des promesses de pairie quatre-vingt mille francs.

Voici le paragraphe incriminé :

« Un faible journal qu'il n'a dépendu ni du ministère ni du « procureur général Hébert de ruiner et de détruire, à qui on a « fait un procès qui a coûté cent soixante-dix mille francs, à « qui l'on a suscité une concurrence qui a vécu pendant onze « mois, au prix d'un million cent mille francs, sans y com- « prendre le trafic des privilèges de théâtre qui se vendaient « cent mille francs, des promesses de pairie qui se vendaient « quatre-vingt mille francs, des titres de noblesse, des croix « d'honneur, des audiences et même des sourires des minis- « très. »

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