CHAPITRE XII. — JUIN
La discussion a été vive et animée. M. de Pontois a bien développé sa proposition; je l'ai appuyée énergiquement,
La Chambre était à la débandade; il n'est pas bien sûr que le ministère lui-même fût d'accord pour savoir s'il fallait appeler, oui ou non, M. de Girardin à la barre de la Cour. Le garde des sceaux m'a dit lui-même, mardi, que c'était son désir; d'un autre côté, j'ai vu des ministériels enragés, très embarrassés, voter contre la proposition. Le vicomte Duchâtel, frère du ministre de l'intérieur, s'est levé contre. Le fait est que la Chambre des pairs est à la débandade comme celle des députés. Il n'y a aucune influence gouvernementale.
5. — Les commissaires nommés par la Chambre des députés sont d'avis de donner l'autorisation à la Chambre des pairs de poursuivre M. Emile de Girardin. M. de Boissy me ramenait, et nous avons été ensemble à la Chambre des députés. Nous demandions à M. Lanyer où en était l'affaire Girardin, lorsque ce dernier est arrivé, sans chapeau.
Avant d'être appelé à la barre de la Chambre des pairs, il faisait blanc de son épée et désirait y comparaître; depuis, il n'en a plus la moindre envie, les preuves qu'il a entre les mains n'étant pas suffisantes en justice. Il voulait bien une discussion sur ces faits dans la Chambre des députés, mais voilà tout. M. de Girardin avait perdu son chapeau, de sorte qu'il s'en est allé la tète nue dans son cabriolet de louage.
6. — J'ai été chez le Roi, à Neuilly. La santé de Sa Majesté est vraiment étonnante à son âge. Il m'a dit qu'il ne se mêlait pas de l'affaire de M. de Girardin, que c'était celle des Chambres. Il m'a paru clair, cependant, qu'il croyait que M. de Girardin serait traduit à la Cour des pairs, et qu'au fond Sa Majesté n'en serait pas fâchée.
8. — Le maréchal Bugeaud a décidément donné sa démission. Il a bien raison d'envoyer promener continuellement le ministère, qui n'a trouvé rien de mieux à faire, après mûre délibération, que de le supplier de rester, en lui donnant un congé et en chargeant le général Bedeau de l'intérim. C'est, ce me semble, le comble de l'ignominie pour le cabinet. Le maréchal Bugeaud a bien le droit de le bafouer, puisqu'il est
toujours sûr qu'il lui dira merci, trop heureux qu'il daigne ne pas lui donner l'embarras de son remplacement.
11. — D'après le Siècle, plusieurs députés ministériels font circuler de main en main un projet d'ordonnance qui va, disent-ils, être inséré au Moniteur et sur lequel ils appellent l'attention de leurs collègues. Ce projet est ainsi formulé :
(( Art. 1". Rien, il n'y a plus rien.
« Art. 2. Personne n'est chargé de l'exécution de la présente.
« Contresigné : Desmousseaux de Givré. »
C'est là une image de la situation, plus fidèle que ne le pensent peut-être ceux qui ont fait cette plaisanterie. Il faut que le ministère soit bien faible et bien près de sa chute, pour que ses amis se permettent de faire des charges sur son compte.
13. — Le général Lamoricière est venu à Neuilly, où je me trouvais aussi; il ne me paraît pas très en faveur.
Le maréchal Bugeaud a habilement agi en quittant le commandement, au moment où les Chambres étaient furieuses de son expédition de Kabylie; cela les a subitement calmées. La Chambre des députés est toute prête à faire son éloge, du moment qu'il se plaint du ministère. Les députés ont tous de M. Bugeaud ime certaine crainte qui se change en respect, depuis qu'il a tué en duel son collègue Dulong.
La faute capitale de ma carrière militaire est d'avoir quitté volontairement l'Afrique en 4838. J'eusse mieux fait de patienter; j'aurais été probablement gouverneur d'Afrique, au moment du départ du maréchal Valée, au lieu du général Bugeaud.
14. — Une pétition de Jérôme Bonaparte, qui demande à rentrer en France, a occupé toute la séance. On n'a osé ni passer à Tordre du jour, ni renvoyer la pétition au conseil des ministres. On est fort pour les mezzo termine en ce temps-ci. On a déposé la pétition au bureau des renseignements. J'avoue que c'est une finesse à laquelle je ne comprends rien.
17. — La séance de la Chambre des députés a été des plus vives; il s'agissait de l'autorisation à donner à la Chambre des