‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 216 sur 231 · CHAPITRE XII. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — JUILLET

J'ai été le soir à Neuilly, chez le Roi. Sa Majesté m"a paru beaucoup plus triste qu'à l'ordinaire. Je crois qu'elle commence à sentir la gravité des circonstances.

J'ai été de là à Passy voir mon fils, qui est malade et ne peut aller à la Chambre des députés; sa santé me tourmente.

9. — Dans la galerie servant de chambre du conseil, M. le chancelier nous a dit que des lettres qui lui avaient été remises, à la fin de l'audience d"hier, avaient nécessité l'arrestation des trois accusés.

On nous a lu, à l'audience, le procès-verbal de la comparution devant le chancelier de M. Léon de Malleville, député, qui a déclaré tenir de M. Marrast, rédacteur en chef du National, les lettres qu'il lui avait remises.

La séance a été consacrée à Tinterrogatoire de M. de Cubières et de M. Parmentier.

10. — Continuation des interrogatoires. M. le président a fait appeler, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, MM. de Malleville, Armand Marrast et Cuzon, qui ont répété ce qu'ils avaient dit au chancelier dans leurs dépositions. M. Armand Marrast, âgé de quarante-cinq ans, rédacteur du National, est un petit homme très laid, avec une grosse tête et des yeux spirituels.

12. — Audition des témoins; l'audience a duré six heures comme à l'ordinaire.

13. — Les pairs présents ont assisté d'abord à une messe, pour l'anniversaire de la mort de M. le duc d'Orléans, dans la chapelle du Luxembourg, puis à midi nous sommes entrés dans la chambre du conseil.

Le chancelier nous a annoncé la tentative de suicide de M. Teste. Hier, à neuf heures et demie du soir, on a entendu une détonation dans la chambre de M. Teste. D'après sa déclaration, il aurait fait simultanément usage de deux pistolets; la capsule de celui qu'il avait mis sur sa bouche aurait seule pris feu. Le pistolet qu'il avait mis sur son cœur est bien parti: mais trop fortement appuyé, la balle n'aurait pas pu pénétrer; il en est résulté seulement du noir à la chemise et une forte contusion. La balle a été retrouvée par terre; il se pourrait

bien que ce petit pistolet de poche ne fût chargé qu'à poudre. Il a répliqué, lorsqu'on lui a demandé qui lui avait apporté les armes, que ce n'était pas son fils, et que, si c'était lui, il lui en saurait gré comme d'un acte de piété filiale.

M. Teste est fort calme; il a annoncé sa résolution de ne plus paraître devant la cour, et il a fait demander à Mme Decazes un roman de Walter Scott.

La cour est entrée à midi dans la salle d'audience; la journée a été consacrée aux plaidoiries des avocats.

14. — La cour a repoussé d'abord l'accusation d'escroquerie contre M. de Gubières. A une heure, a commencé l'appel nominal sur la culpabilité de M. de Gubières pour tentative de corruption. Beaucoup de mes camarades, par un honneur de corps mal entendu, paraissant disposés à une indulgence à mes yeux coupable, j'ai motivé ainsi mon vote :

« Il n'est pas de l'honneur des corps de protéger les actions répréhensibles de leurs membres; ils doivent au contraire, dans l'intérêt de leur considération , les rechercher et les punir. Quelle que soit ma douleur de prononcer ces paroles, en mon âme et conscience, M. de Gubières est coupable. »

Il y avait 490 votants; il y a eu pour la culpabilité 484 voix contre 4. Parmi ces dernières se trouve celle du comte Anatole de Montesquiou, qui est toujours d'avis d'acquitter tout le monde.

Après une longue discussion, M. Teste a été condamné à la dégradation civique et à quatre-vingt-quatorze mille francs d'amende. Dans mon opinion, il eût été mieux d'épuisertoutes les pénalités à appliquer à M. Teste et de statuer sur la prison; mais il était sept heures, la cour était très fatiguée, et il y a véritablement de quoi.

15. — Après trois heures de séance, M. Teste a été condamné à trois ans de prison. Puis on a commencé à discuter si on condamnerait M. de Gubières à la dégradation civique. La séance a été levée à six heures; il y avait encore quatrevingt-quinze pairs à voter.

16. — J'ai eu la visite de Mme de Sampayo, belle-sœur de M. de Gubières; elle fondait en larmes et m'a fait grande

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