CHAPITRE XII. — AOUT
peut-être mes observations une niaiserie; cela n"en est pas moins très grave. L'exécution des règlements est un point d'appui pour les chefs, et de satisfaction pour les subordonnés.
4. — Le maréchal Soult, auquel on avait demandé sa démission de président du conseil, l'a refusée, et il a répondu qu'il en causerait avec le Roi à son retour de Soultberg, au mois d'octobre.
9. — Le garde des sceaux Hébert a apporté à la Chambre des pairs l'ordonnance de clôture. La session n"a pas été bonne pour le ministère, ni pour la Chambre des députés; celle des pairs s'est un peu relevée dans l'opinion par les jugements qu'elle a rendus comme cour.
11. — J'ai eu une audience de Mgr le duc d'Aumale. Je lui ai dit qu'aussitôt que j'avais su sa nomination de gouverneur général d'Afrique, j'avais demandé au ministre de la guerre de servir sous ses ordres; il m'a répondu avec obligeance (parce qu'il en a toujours beaucoup pour moi) qu'il ne savait pas si on pourrait m'arranger une position convenable.
Nous avons parlé de l'armée et de la situation. Je lui ai dit que, si je n'allais pas en Afrique, après quatorze ans de séjour dans les Pyrénées, je demandais la division de Rouen. Quant à celle-là, j'ai bien vu, à sa manière, qu'on ne croyait pas pouvoir me la refuser.
13. — J'ai pris congé du général Trézel, ministre de la guerre; il a été obligeant pour moi; il m'a parlé de la division de Rouen comme dune chose convenue. Quant à TAfrique, il n'y a encore rien de décidé sur l'organisation civile et militaire de ce pays, sauf la nomination de Mgr le duc d'Aumale comme gouverneur général. L'Afrique est en ce moment livrée à une foule d'intérim, et il trouve lui-même qu"il serait temps enfin de s'arrêter à quelque chose.
15. — J'ai quitté Paris à six heures du matin. A Rourges, je suis descendu à l'hôtel de l'Espérance. J'ai appris que tous les appartements de l'auberge étaient retenus par M. de Castellane, député.
A son arrivée, Henri m'a fait peine à voir, tant il est
changé. On est parvenu à le descendre de voiture, à le porter dans sa chambre au rez-de-chaussée. Henri a une fièvre de cheval, une grande agitation nerveuse; il est gravement atteint. Je voudrais me persuader le contraire. Je ne l'avais pas vu depuis vingt jours; je l'ai trouvé changé, d'une maigreur effrayante, puis abattu. A peine entré dans sa chambre, il a voulu rester seul avec moi, et m'a demandé, en fondanten larmes, pardon si jamais il m'avait fait de la peine; il m'a dit qu'il m'aimait profondément; il m'a parlé en bon fils, et en homme qui se croit au moment de quitter ce monde. Mes larmes se sont mêlées aux siennes; j'ai tâché de le remonter de mon mieux. Je voulais rester jusqu'à demain; il m'a dit que c'était inutile, qu'on lui défend de parler. Henri se rend à llochecotte, château près de Tours que lui a donné sa belle-mère (1).
21. — Je suis arrivé, à minuit, à Perpignan; j'ai reçu aujourd'hui les visites des corps et des habitants.
Le préfet des P^-rénées-Orientales a reçu ordre par le télégraphe de se rendre à Paris, probablement pour y recevoir sa nomination de directeur général des affaires civiles de l'Algérie, fonctions pour lesquelles le ministre de l'intérieur l'a désigné avant mon départ.
1" septembre. — J'ai fait prendre les armes aux troupes qui sont en ce moment à Perpignan. Nous avons exécuté des mouvements de guerre sur les glacis, derrière la citadelle; ils ont été exécutés avec ordre et silence. J'ai témoigné ma satisfaction au général Gorbinpour la manière dont il a dirigé l'instruction des troupes pendant mon absence. Comme deux régiments, le 8' de ligne et le 8° léger, vont s'embarquer pour l'Afrique, c'est une espèce de dissolution de la division. Moi-même, je dois la quitter au mois de novembre, et j'ai voulu avoir la satisfaction de voir encore une fois ces belles troupes.
(1) Je ne croyais pas mon pauvre fils aussi malade; je pensais le revoir encore. Je n'avais pas la possibilité de rester près de lui. Cette entrevue l'ut d'autaut plus doulouieusc pour moi ! J'écrivis tout de suite au ministrede la î^uurre, lui demandant l'autorisation de quitter immédiatement mon commandement de Pcrpignanpour aller voir mon fils, si son état empirait. {Note du maréchal.)
OHAPITRE XII. — SEPTEMBRE 1847. 405
18. — Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, est mort le 14 au soir aux Invalides; il était âgé de plus de quatrevingts ans.
Le maréchal Oudinot était un des plus braves soldats qu'on pût rencontrer; il a été blessé à presque tous les combats où il a assisté.
Il fit une fois demander à l'Empereur des renforts; celui-ci ne pouvait pas lui en envo^-er. On avait trouvé la pipe de Sobieski (je ne me souviens plus si c'était à Dresde ou à Vienne); l'Empereur la lui envoya après avoir écrit de sa main : « Lorsque le maréchal Oudinot est quelque part, je ne suis jamais inquiet que de sa personne. « Le maréchal Oudinot était un grand amateur de pipes et en avait une magnifique collection. Il était aussi fort amateur des dames. Il a été plein de bonté pour moi dans mes différentes campagnes, sous l'Empereur^ et, depuis, j'ai toujours été dans d'excellents rapports avec lui; je le regrette fort.
On pense que le maréchal Soult va le remplacer, et que cela va faciliter sa démission de président du conseil, qu'il s'entête depuis quelque temps à ne pas donner.
24. — Par ordre royal du 18 septembre, la reine d'Espagne a déclaré la frontière de la France avec la Catalogne en état de blocus, sous prétexte d'empêcher la contrebande. M. de Lesseps, notre consul à Barcelone, a demandé des explications au capitaine général La Concha, autant pour éviter des malentendus que pour éclairer une question qu'il était de son devoir de soumettre à son gouvernement. Il lui a fait observer que cette mesure inattendue et insolite était en opposition avec les relations pacifiques de la France et de l'Espagne; et il a demandé si ce singulier moyen de réprimer la contrebande était adopté autour de Gibraltar et sur toute la frontière du Portugal, par où l'Angleterre répand sa contrebande dans la Péninsule. Le général La Concha, embarrassé, a parlé d'autres choses. Le fait est que les Espagnols se garderont bien d'agir ainsi avec l'Angleterre.
25. — Le 19 septembre, M. Guizot. ministre des affaires étrangères, a été nommé président du conseil des ministres en
remplacement du maréchal duc de Dalmatie, dont la démission a été acceptée. On la lui a arrachée.
20. — Les deux premiers bataillons du 58^ de ligne, forts de 1,165 hommes, revenant d'Afrique, sont débarqués à Port- Vendres, et sont arrivés à Perpignan sous la conduite du colonel Mayran (1).
Nous avons une armée singulièrement organisée; on a donné à toute l'armée une cartouchière et une buffleterie qui sont considérées comme des trouvailles. Toute l'Europe en a eu et a été forcée d'y renoncer. Quand la France se soumet aux inventions de l'Afrique, alors l'Afrique ne trouve plus que cela soit justement ce qu'elle voulait. Quand les régiments arrivent en Afrique, on leur ôte leurs buffleteries blanches pour leur en donner de noires, leur col pour leur donner des cravates bleues, rouges ou bariolées, suivant la fantaisie des chefs de corps et officiers généraux.
Pour conserver cette précieuse buffleterie noire en Afrique, on a renvoyé le 58' sans gibernes, les sous-officiers, caporaux et hommes d'élite, sans sabres; on leur a laissé leurs fusils. Ce régiment ne peut pas de longtemps faire le service sur la frontière; il ne saurait où mettre ses cartouches.
Les Arabes ont de longues barbes; on la laisse en conséquence pousser aux soldats. Cela est sale et bon à leur donner des dartres.
Les princes de la famille royale ont été en Afrique; ils se sont épris de ces singuliers vêtements dont on a eu la faiblesse de laisser les troupes s'affubler; chacun dans ce pays fait à sa guise, se jouant des ordonnances et des règlements; le gouvernement est trop faible pour se faire obéir. L'absence de toute règle est cause de grands désordres dans l'administration. Tout le monde ne perd pas à ces changements; les gros fournisseurs donnent des pots-de-vin. Le laisseraller qui existe en Afrique est le même en France; dans le militaire comme dans les administrations, nous mourons d'atonie; les ministres sont exclusivement occupés des Cham-
(1) Tué, en 1855, général do division en Crimée.