CHAPITRE XII. — OCTOBRE
16. — J'étais à Toulouse à sept heures du matin; je me suis couché. Vers midi, on m'a remis une dépêche télégraphique que j'ai ouverte en tremblant; elle était ainsi conçue : « S'il en est encore temps, ne partez pas; votre malheureux fils a succombé hier, à minuit. » J'ai été anéanti; je ne puis croire à l'étendue de mon malheur, à la perte d'un fils dont je pouvais m'enorgueillir. Il était plein dhonneur, avait un esprit remarquable. J'avais en lui un excellent fils qui aurait été la consolation de ma vieillesse. Il était après moi le chef de la famille; il m'aurait succédé comme tel avec utilité pour tous.
19. — Je suis arrivé à trois heures du matin à Tours. J'ai vu M. de Flavigny. qui est venu me rendre compte de l'autopsie du corps de mon malheureux fils.
Il y a cinq ans, en mai 1842, allant d'Aubijoux à Randan, chez Madame Adélaïde, il fit une chute de cheval et se cassa un os, au haut de la cuisse, du côté opposé où il était tombé. Malgré des douleurs horribles, il fit encore huit lieues à cheval. Il arriva à Randan tellement souffrant qu'il fut obligé d'en repartir immédiatement. On fut obligé de le transporter à Aubijoux en civière. Henri fut assez longtemps soufi'rant sans pouvoir bouger. L'os de la cuisse se remit de lui-même; mais il paraît que, dans sa course à cheval après la chute, une esquille de l'os s'était détachée et a produit des accidents à la suite desquels il a succombé.
Ce que le malheureux a souffert est incroyable; il a montré un courage héro'ïque. Il est mort fort pieusement, en offrant ses souffrances à Dieu, entouré de la marquise deContades et de la comtesse de Hatzfeldt, ses sœurs. La malheureuse distance entre Tours et Perpignan ne m'a pas permis de me trouver auprès de lui. Je le regrette profondément.
Parti de Tours à onze heures du matin, je suis arrivé à Rochecotte à deux heures et demie de l'après-midi. On a prévenu ma belle-fille de mon arrivée; elle a demandé à me voir tout de suite. Elle est bien malheureuse, et il y a de quoi. Voir une si belle et si noble existence finir à trente-trois ans par une cause accidentelle qui n'était même pas de nature à
amener la mort, sans l'ignorance des médecins qu'il a vus après son accident!
20. — Le corps de mon malheureux fils est dans sa bière, au milieu de la chapelle où ma belle-fille a voulu qu'il restât, jusqu'au moment où il sera porté à Aubijoux, château dans le Cantal, où il a témoigné le désir d'être enterré.
Ayant des affaires urgentes à régler à Paris, par l'entrée de deux mineurs dans la succession de Mme de Castellane, j'ai quitté Rochecotte à neuf heures du soir.
21. — En arrivant à Paris, j'ai tout de suite été voir ma belle-mère d'Aubusson, que j'ai trouvée bouleversée de notre malheur.
J'ai été de là chez le général Sebastiani et chez le ministre de la guerre Trézel. Tout le monde m'a parlé de Henri, de manière à satisfaire mon amour-propre de père. Si sa mort est un événement cruel pour sa famille, on la déplore aussi dans le monde sous le rapport politique.
27. — Le Roi et la Reine ont eu la bonté de me faire dire par Madame Adélaïde qu'ils me recevraient. J'ai trouvé le Roi et la Reine assis auprès d'une table ronde; ils m'ont fait asseoir devant eux et ont longtemps causé avec moi de ma belle-fille et de mon pauvre fils.
Le Roi a ensuite parlé de son ministère, de ce que, aprèsdemain, il y aura huit ans que ce ministère est au pouvoir, de la satisfaction qu'il a de M. Guizot et de son système. Je le conçois, car M. Guizot ne fait absolument que ce que veut le Roi. Sa Majesté m'a dit que la majorité conservatrice allait toujours croissant. Je lui ai dit que nous sommes à une époque où il est bien difficile de gouverner. Le Roi m'a dit qu'avec la majorité c'était chose facile, et il m'a parlé comme s'il était enchanté de son ministère et comme s'il le pensait dans les meilleures conditions pour gouverner le pays. Je ne sais s'il le croit, ou si c'est une profession de foi qu'il a voulu me faire en sa faveur.
28. — Ma belle-fille Castellane et ma fille Contades sont parties pour Aubijoux; elles rejoindront à Rourges le corps de mon malheureux fils, que mon gendre Contades a été chercher à Rochecotte.