‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 25 sur 231 · CHAPITRE II. — DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — DÉCEMBRE

ces deux lieutenants généraux, j'y ai envoyé une section avec un officier (1).

Le général Haxo, tatillon de beaucoup d'esprit, se môle de tout autre chose que de son génie, jusqu'à vouloir désigner au maréchal de camp de tranchée son poste, comme à un lieutenant de sape. Le commandant de la tranchée doit avoir la liberté de se placer où bon lui semble; il faut seulement savoir où le trouver.

J'ai trouvé à la tranchée M. le duc d'Orléans avec les généraux Baudrand, Flahaut, Marbot, le chef de bataillon Gérard, ses aides de camp et plusieurs officiers d'ordonnance. Je lui ai demandé de ne pas m'accompagncr dans la tranchée et lui ai dit que je la connaissais : il m'a répondu que c'était son devoir, et qu'il voulait le remplir. Il m'a montré en conséquence les tranchées de la droite; il a renvoyé son état-major, moins le général Baudrand et deux officiers d'ordonnance. Le feu était vif : il montait sur les banquettes pour considérer la citadelle avec son lorgnon. Nous avons trouvé près de la lunette Saint-Laurent un boyau enfilé par un bastion; on avait été obligé d'en retirer un détachement du 58" régiment de ligne qui y perdait trop de monde. Le capitaine du génie Lelièvre, auteur de ce bel ouvrage, était en tête, occupé à faire une traverse : voyant M. le duc d'Orléans, il est accouru à lui, le conjurant de se retirer, en lui disant que la place n'était pas tenable. Sur cet avis, ce brave prince, après l'en avoir remercié, a voulu s'y arrêter. Dès qu'on nous a aperçus, tous deux seuls, en chapeau galonné en avant des autres, faisant point de mire, le feu de la citadelle a redoublé; nous avons eu à essuyer abondance de balles et de mitraille de toute couleur. Le général Baudrand, en arrière, s'est approché de moi et m'a pris par le bras : « Dites donc au prince de s'en aller; je ne sais comment faire. J'en ai écrit à la Reine; vous voyez bien qu'il s'expose trop et inutilement. » Je lui ai répondu : « Je me garderai bien de lui en parler à présent; quand nous serons hors du feu, à la bonne heure. » Pendant

(1) Elle y resta pendant toute la durée du siège. (Note du maréchal.)

un quart d'heure de séjour dans cette chaude position, la contenance de M. le duc d'Orléans a été parfaite. Au moment où il se retournait pour s'en aller, on a annoncé que le capitaine du génie Lelièvre était tué, puis seulement blessé; un éclat d'obus l'avait atteinte l'omoplate droite. On l'a rapporté sur une civière. Mon aide de camp Despinoy, qui connaît cet officier, l'a accompagné à l'ambulance. M. Lelièvre m'a crié deux ou trois fois, en passant près de moi : « Mon général! mon général ! » voulant me prouver qu'il vivait encore et qu'il me reconnaissait.

J'ai dit, à la queue de la tranchée, au moment où il la quittait, à M. le duc d'Orléans : « Vous poussez, Monseigneur, la bravoure trop loin; il ne faut l'employer qu'utilement. Vous avez eu tort de vous arrêter devant la bouche d'une batterie; vous faisiez point de mire avec votre chapeau galonné. Ayant l'honneur d'accompagner Votre Altesse Royale, je ne pouvais ni ne voulais le lui dire sous le feu; mais vous ne devez plus vous exposer sans motif, comme vous venez de le faire. S'il s'agissait d'enlever une colonne, ce serait autre chose, je serais le premier à conseiller à Votre Altesse Royale de se mettre à sa tête. »

J'ai fait ensuite cette réflexion que, si M. le duc d'Orléans avait été tué, on n'aurait pas manque de m'attribuer ce malheur. Je ne pouvais cependant l'empêcher de faire son devoir de maréchal de camp.

M. le duc d'Orléans est entré dans l'église Saint-Laurent, qui sert d'ambulance; il a aidé lui-même à ôter l'habit du capitaine Lelièvre : « Je n'oublierai jamais, lui a-t-il dit, que c'est moi qui vous ai fait blesser. » Les médecins ont reconnu que la blessure était peu dangereuse. La sottise de M. Lelièvre d'avoir fait un mauvais ouvrage tournera ainsi à son avantage; cela malheureusement ne rendra pas la vie à ceux qui l'ont laissée dans ce beau boyau. Plusieurs hommes ont été frappés autour de nous; c'était continuel. M. le duc d'Orléans a donné vingt francs à chaque blessé de l'ambulance et à ceux qu'il a rencontrés.

Il a plu au général Ilaxo d'affecter au poste du maréchal de

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