CHAPITRE II. — DÉCEMBRE
camp de tranchée, sans en avoir le moindre droit, une maison à jour : j'en ai pris une plus convenable. Un oflicier général de tranchée doit tout voir, avoir la possibilité d'écrire ses rapports, de dormir deux heures; son poste est bien placé en arrière de la tète de la tranchée, au centre, de manière à pouvoir, de là, diriger ses réserves sur les points menacés. Il faut surtout que Tabord en soit facile, que l'on sache toujours où trouver le commandant de la tranchée; lorsqu'il la visite, il laisse aux carrefours des officiers ou des plantons pour indiquer où il est. Le colonel du génie Lafaille, ayant vu mon nouveau poste, en a parlé au général Haxo. Ce dernier, furieux, a couru chez le maréchal. Le général en chef a envoyé son aide de camp Sercey me prescrire d'occuper le poste fixé par le commandant du génie. J'y suis allé, chargeant M. de Sercey de dire au maréchal que ce poste était mauvais et inutile, et que celui occupé par moi était meilleur pour le service. Il y avait cinquante pas de boue inabordable pour parvenir à ce hangar; cela n'était pas commode pour trouver le commandant de la tranchée; j'ai préféré rester avec les carabiniers du 19° léger, qui occupent ce point de la tranchée; ils m'ont apporté un peu de paille. Des Basques et des Béarnais de ce régiment se sont mis à danser en rond pendant la nuit pour se réchauffer. Les Hollandais, bien renseignés, savaient que M. le duc d'Orléans avait passé la nuit précédente sous ce hangar; ils y ont envoyé une pluie de bombes. Elle nous a servi de spectacle; nous avons entendu siffler quelques éclats, mais il n'y a eu personne de blessé parmi nous. Dans mon rapport, j'ai réclamé pour le maréchal de camp de tranchée la libre disposition de fixer son poste, sans la permission de M. le général Haxo.
Dans notre métier, il faut avant tout faire ce qui est utile et ne pas fatiguer sans raison officiers et soldats. En épuisant mal à propos les forces des gens, on ne les retrouve plus lorsqu'on en a réellement besoin. J'ai prescrit de tenir dorénavant sous les armes, dans la tranchée, seulement une demi-section par compagnie, commandée par un officier ou un sous-officier; les trois quarts de la compagnie se reposeront pendant ce
temps-là, les armes en faisceaux (1). De neuf heures du matin à midi, moment où le 58° a été relevé, ce régiment, sous mes ordres, a perdu assez de monde. Je suis allé au-devant des deux bataillons du 19" léger qui montaient la tranchée; après les avoir fait serrer en masse, je leur ai parlé en ces termes :
« Mes amis, nous nous connaissons depuis longtemps; le 19" léger est un bon et beau régiment. Je me félicite d'être appelé à l'honneur de monter la tranchée avec lui, bien sûr que si les Hollandais font une sortie, elle sera repoussée vigoureusement. Surtout pas de poudre perdue inutilement; ne tirez pas hors de portée, ajustez bien; je ne veux pas de fusillade pour faire du bruit sans résultat. »
J'ai donné mes instructions pour faire reposer les demisections; le régiment s'est mis gaiement en marche dans la tranchée aux cris de : « Vive le Roi ! »
Accompagnant le général Haxo dans sa visite des ouvrages, j'ai perdu dans une mare de boue une de mes fausses bottes; j'ai gratifié de cent sous un grenadier pour me la repêcher. Le général Haxo m'a dit : « Vous verrez que le ministère, en nous faisant faire le siège dans cette saison, aura oublié que décembre est en hiver ! »
J'ai donné comme la première fois à dîner aux officiers supérieurs de tranchée, d'état-major et autres; notre festin a été fort gai au bruit des bombes et des boulets (2). Outre le vin ordinaire, j'avais apporté une bouteille de vin de Chambertin, une de vin de Champagne, qui ont lait effet. Nous avons bu à la santé de M. le duc d'Orléans, de M. le maréchal Gérard; mes convives ont voulu porter la mienne avec du vin de Xérès que j'ai apporté de Cadix avec moi. Je ne me doutais guère, il y a six ans, que ce serait dans la tranchée d'Anvers que je le boirais.
(1) Mon système fut suivi depuis. {Note du maréchal.)
(2) Ces festins sous le boulet firent du bruit en Franco et à l'étranger, ce dont je ne me doutais pas. Si le siège avait duré, ils m'auraient ruiné. Les journaux en ayant parlé, chacun voulait en être. Il y aurait eu plus de cinquante personnes à ma tranchée du 27, si la citadelle ne s'était pas rendue. Le commissaire anglais Caradoc et beaucoup d'autres m'avaient annoncé leur intention d'y venir. (Note du maréchal.)