‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 27 sur 231 · CHAPITRE II. — DECEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — DECEMBRE

Il est fâcheux d'ôtre obligé de ramener les blessés par les tranchées garnies de troupes. Les blessures de boulets, d'éclats de bombe et d'obus sont effroyables; elles affectent le moral des soldats. En outre des pertes du 58% il y a eu quarante hommes tués ou blessés dans mes vingt-quatre heures; sur ce nombre, plus de vingt amputations seront nécessaires. Un boulet a frappé le sac d'un carabinier du 19% qui en a été quitte pour une petite contusion.

S. — Le général Zœpffel m'a relevé à neuf heures du matin; le général Saint-Cyr-Nugues venait avec lui afin de chercher un poste pour le maréchal de camp, embarrassés qu'ils sont de leur sottise d'hier avec moi. Ils n'ont pas à en chercher; c'est au maréchal de camp à le fixer. Après avoir été relevé, j'ai achevé mon rapport et fait déjeuner mes officiers. Le général Zœpffel a l'habitude, pour ménager son chapeau galonné, de mettre dessus une toile cirée, afin de le préserver de la pluie; ce n'est pas le seul officier général agissant ainsi. J'ai fait part au général Zœpfi"el des propos des soldats, qui attribuent cette économie à la prudence. J'ai connu à la Grande Armée, comme brave au feu, le général Zœpffel; aussi, en dépit de l'amour de son galon, il a ôté sur-le-champ sa belle couverture. Ceci prouve la susceptibilité du soldat sous le rapport de la bravoure, et le soin avec lequel il faut éviter ce qui pourrait donner même l'apparence de manque de résolution (1).

J'ai vu le général Neigre, qui est convaincu, comme une grande partie de l'armée, que ne pas attaquer la citadelle de tous les côtés, par ménagement pour la ville, nous coûtera du monde et prolongera le siège. Le général Chassé a l'Escaut libre; il n"a pas à s'occuper de la ville; il peut employer tous ses m.oyens de défense contre un front très resserré, le plus fort de la citadelle. Le général Neigre est furieux de l'ordre

(1) Le général marquis de Caraman était du même avis que le général de Castellane ; au siège de Constantine, il ne voulut pas quitter le chapeau de général, prétendant qu'il fallait pouvoir être partout facilement reconnu des soldats. Son aide de camp le lui enleva un jour sous le feu de l'ennemi, au moment où les généraux Damrémont et Perregaux, qui agissaient de même, étaient frappés mortellement.

de ne plus tirer sur le bastion de Tolède, ses bombes et ses boulets ayant tué cinq ou six personnes en ville. Avec ces ménagements-là et, de plus, les éléments contre nous, le siège ne peut aller vite.

J'ai de là été visiter l'hôpital militaire; j'y ai vu le capitaine Lelièvre, qui va bien. Je suis aussi passé dans la salle des soldats; un de ma brigade s'est plaint de ce qu'on ne leur donnait pas assez à manger. J'ai été pour voirie roi Léopold, mais il était sorti. Je suis rentré à deux heures à mon quartier général de Schilde.

Les cantinières de nos régiments sont intrépides; on les voit dans les boyaux de la tranchée les plus exposés; elles entendent siffler les bombes et les boulets sans sourciller. Celles du 25' de ligne ont un uniforme : un chapeau de feutre ciré avec le numéro du régiment peint en blanc, un spencer de drap bleu, une jupe garance; elles sont vêtues de même dans le 61». Une cantinière du 25% ayant, par ma foil de beaux yeux, a déchiré un mouchoir pour entourer la plaie d'un souslieutenant du 52" qu'on ramassait pour le porter à l'ambulance; je lui ai donné cent sous, qui ont paru lui être agréables (1).

Une cantinière du 61* m'a dit dans la tranchée : « 3Ion général, notre colonel n'a voulu breveter que les femmes légitimes; celles-ci sont toutes illégitimes, nous avons, vous l'avouerez, autant de droits qu'elles à la patente. » Cette brave femme calomniait sans doute ses camarades; j'en ai vu plus d'une sous le feu, grosse à pleine ceinture; je pense que probablement celles-ci ont reçu le sacrement.

9. — Le roi Léopold a visité les tranchées dans l'après-midi d'hier; il a été à la tête de sape. Un mineur venait d'avoir le bras et la jambe emportés; il lui a donné la première croix de l'ordre de Léopold qui ait été distribuée. Le prince a montré courage et sang-froid. « Si mon ami Chassé, disait-il, me savait dans la tranchée, il augmenterait son feu. » Les petits obusiers àlaCohorn, qui, du chemin couvert, jettent de

(1) C'était Antoinette Morand, qui fut depuis mise à l'ordre de l'arméo. {Noie du maréchal.)

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