‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 28 sur 231 · CHAPITRE II. — DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — DÉCEMBRE

la mitraille dans notre tranchée, nous font beaucoup de mal.

11. — D'après le dire d'un déserteur sorti de la citadelle par le terrain neutre, beaucoup de ses camarades sont découragés. Les casernes et les casemates sont détruites, sauf trois; situées dans les bastions vers la ville, bon nombre de pièces sont démontées, leurs blindages écornés. Les soldats, entassés dans les casemates, sont forcés de s'y tenir couchés et n'osent en sortir un peu que la nuit seulement. Notre artillerie a fait un feu soutenu depuis vingt-quatre heures. On nous blesse moins de monde à la tète de sape, depuis qu'on y a placé de bons tireurs pour la soutenir.

12. — Mon quartier général a été porté de Schilde à Schooten. Gela me rapproche de quatre kilomètres d"Anvers; je suis beaucoup plus près du général Achard et du duc d'Orléans. Le baron, la baronne et le baronnet de Schilde m'ont presque témoigné des regrets de mon départ; l'abbé de Gée, l'aumônier, le patriote de la maison, est le seul réellement contrarié, parce que notre présence anime cette triste société.

Les sapeurs ont fait aujourd'hui des difficultés pour se mettre à la chaude tête de sape, vers la lunette Saint-Laurent; le capitaine en a désigné un, le soldat lui a répondu : « On ne peut pas y tenir. — Place-toi », lui a répliqué l'officier. Le sapeur a obéi; il a eu le bras emporté, et il a repris sans s'émouvoir : « Mon capitaine, je vous l'avais bien dit. »

13. — La goutte rend le maréchal Gérard invisible depuis huit jours. J'ai visité l'hôpital d'Anvers; le capitaine Lelièvre est hors de danger.

Le directeur du théâtre des Variétés d'Anvers a établi des banquettes dans les combles de la salle; on y jouit assez bien du coup d'œil du siège et des bâtiments détruits de la citadelle; j'y ai été pour mes vingt-quatre sous. Un officier général descendant de la tranchée peut, en en sortant, aller, pour son argent, juger de la manière dont son successeur dirige l'attaque.

14. — Une mine a fait sauter, à quatre heures du matin, une partie de la lunette Saint-Laurent; deux compagnies d'élite du 65' de ligne y sont entrées; un lieutenant et 63 sol-

dats hollandais ont été faits prisonniers; un capitaine et 57 hommes sont rentrés dans la place. On a trouvé un obusier; le lieutenant-colonel du génie Vaillant Ta aussitôt fait décharger contre la citadelle. Les Hollandais, dès que nous en avons été maîtres, ont dirigé sur la lunette un feu terrible, sans s'embarrasser des leurs; on a travaillé sur-le-champ à couronner cet ouvrage.

L'officier prisonnier n'a voulu rien dire de compromettant pour la garnison. On a distribué dans le cimetière deBerghem aux 63 prisonniers du pain et de l'eau-de-vie; ils sont enchantés d'être hors de la citadelle. Ces Hollandais assurent que la garnison est ennuyée de ce séjour, où elle est entassée dans les casemates, mais qu'elle est décidée à se défendre.

La flottille hollandaise a encore tiré le 13 plus de six cents coups de canon sur la digue; deux de nos canonniers ont été tués au fort Philippe, où nous avons deux obusiers. Deux de nos obus ont atteint une de leurs corvettes. L'amiral hollandais a mis le feu à plusieurs habitations, disant qu'il a ordre de son roi de tout détruire, et qu'il ne comprend pas Chassé de ne pas tirer sur la ville; il dit que celui-ci s'expose par là à passer devant un conseil de guerre.

Le feu continue à être très vif par une pluie froide et fine; nos soldats sont pleins de courage et de gaieté. On a formé dans le 19° léger une compagnie de 120 bons tireurs pour protéger les tètes de sape; on l'a divisée en deux, chaque section se relève toutes les vingt-quatre heures. Le régiment la tient au complet; 20 ou 30 hommes se présentent chaque fois pour remplacer ceux qui sont tués ou blessés.

15. — Le lieutenant hollandais prisonnier est Juif; il va être conduit à Valenciennes avec ses 56 pauvres petits soldats qui se sont bien battus derrière les murailles. Les rats et les souris sont ce dont ils ont le plus soufî'ert dans leurs casemates. Le sergent, brave homme, qui a servi dans la garde impériale, est cause de leur prise; lorsque la mine a sauté, ils ont voulu se sauver dans la citadelle; il a alors fermé la porte de communication et mis la clef dans sa poche, pour les obliger à se battre.

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