CHAPITRE II. — DÉCEMBRE
On travaille aux batteries de brèche; l"artillerie est admirable : les mêmes canonniers tirent vingt-quatre heures de suite; ils ont de fait vingt-deux heures de repos sur quarantehuit, en défalquant le temps nécessaire pour aller à la tranchée et en revenir. On leur donne pour auxiliaires des soldats d'infanterie dont la petite taille contraste avec la leur; ils s'acquittent fort bien du service, et ils en sont très fiers. Rencontrant dans la tranchée un détachement d'infanterie, je lui ai demandé où il allait; ces soldats m'ont répondu avec orgueil : « Nous autres, mon général, nous faisons les calonniers; nous montons toutes les vingt-quatre heures. »
17. — La pluie a empêché l'armement de la batterie de brèche; les tranchées sont redevenues un cloaque où il est difficile de marcher. La canonnade et la fusillade roulent vivement.
18. — Dans la soirée, le lieutenant général Saint-Cyr- Nugues, revenant de tranchée, a reçu un éclat de bombe à l'épaule; la blessure n'est pas dangereuse.
M. de Bourqueney (1) m'écrit de Paris le 14 décembre : « Cette maudite question belge recule au lieu d'avancer; il faudra bien finir par les laisser se battre entre eux. Enfin ! l'armée s'aguerrit, le prince plaît, les troupes font connaissance avec leurs chefs. J'ai entendu citer votre brigade comme fabuleuse de discipline... Paris est triste; on ne danse plus pendant que nos braves sont à la tranchée; les salons ne s'ouvrent pas; c'est tout au plus si on prend le thé chez Mme de Broglie, qui fait admirablement les honneurs des Affaires étrangères. »
Le duc de Mortemart m'écrit de Neauphle le 12 décembre : c Je suis bien sensible, mon cher Boni, au souvenir que vous me portez, au milieu de toutes vos tribulations; elles m'occupent jour et nuit; je suis en rêve à la tête de votre sape, dans vos tranchées, où je vous fais compliment de votre dîner de si bon goût. Puisse-t-il avoir été peu assaisonné par les prunes, dragées, etc., de Chassé!
« Tous les miens vont bien; nous parlons souvent de vous,
(1) Depuis ambassadeur de France à Vienne.
et moi, je vous accompagne dans cette campagne, cette ville et ces ouvrages où j'ai été employé si longtemps par le grand capitaine. Que le bon Dieu nous en prépare un semblable pour le génie, avec moins d'ambition! »
19. — Le général Chassé suit pour sa défense le plan du général Carnot; il ne dépense pas sa poudre inutilement.
Le général Haxo ayant dit : « Il faudrait enlever cette casquette au bout d'une perche que les Hollandais ont placée pour diriger leur tir », un tireur du 19" léger a sauté aussitôt par-dessus le parapet de la tranchée et a rapporté la perche et la casquette, malgré une grêle de balles, sans être touché.
J'ai laissé Schooten, pour m'établir à Merxem.
20. — La goutte a permis au maréchal Gérard de venir à cheval de Berghem à Anvers pour voir le roi Léopold. J'ai diné chez ce souverain avec les ducs d'Orléans et de Nemours, le colonel Berthois, aide de camp du Roi. Le roi des Belges fait très bonne chère.
21. — J'ai vu à Berghem le maréchal Gérard; il prétend que sa goutte est un rhumatisme au genou. Les militaires atteints de la goutte ont, en général, la faiblesse de se persuader qu'ils ont une autre maladie; pour un diable ils ne veulent de celle-là. Ce brave maréchal, d'un caractère juste et droit, est aimé dans l'armée.
On a fait l'essai du fameux mortier monstre belge : la première bombe a éclaté dans la citadelle; la seconde n'a pas été loin. Les éclats ont volé dans nos batteries; heureusement personne n'a été blessé. On a envoyé en tout, avec ce fameux mortier de mille livres, sept bombes : cinq ont éclaté dans la citadelle. On ne fera plus usage de cette machine; il faut une demi-heure pour la charger.
Il pleut encore, ce qui est terrible pour nos tranchées. M. le duc d'Orléans a enfin obtenu de M. le maréchal Gérard que nous reprissions nos jours de tranchée dont on nous avait privés, à cause d'une prétendue marche du prince d'Orange sur Anvers à laquelle je n'ai jamais cru. Seulement le maréchal Gérard n'a pas voulu que nous reprissions notre tour passé.
M. le duc d'Orléans sera de tranchée le 25; moi le 27, jour