‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 32 sur 231 · CHAPITRE II. — DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — DÉCEMBRE

tillerie; le lieutenant général Neigre a trouvé qu'il n'avait pas besoin d'un contrôleur, et l'a renvoyé. On n'a pas voulu laisser renouveler les fonctions d'aide de camp de l'Empereur dans un gouvernement constitutionnel.

M. le colonel Berthois, aide de camp du Roi, qui n'est pas insolent de sa nature comme M. Gourgaud, envoyé auprès du génie avec la même mission que ce dernier, est resté, parce qu'il a agi différemment. Il a été trouver le général Haxo et lui a dit que, comme colonel du génie, il venait se mettre à sa disposition, et qu'il lui montrerait sa correspondance avec le Roi.

On ne laisse entrer personne, pas même les généraux, à la citadelle, sans un ordre du maréchal; le général Chassé a demandé de ne pas jouer le rôle de bête curieuse. J'ai cependant obtenu un ordre du maréchal Gérard pour y entrer, et j'irai demain.

N'ayant pas trouvé les ducs d'Orléans et de Nemours à l'hôtel d'Anvers, où ils sont logés, j'ai pris congé d'eux à l'hôpital. J'ai eu un moment de jouissance à cette visite : un soldat du 19= léger, blessé au bras et destiné probablement à mourir, car il n'a pas voulu se le laisser couper, me voyant dans la salle, a dit au général Flahaut, qui était près de lui : « Voilà le général Castellane. Je voudrais lui parler; il m'a donné dix sous pour boire l'eau-de-vie dans la tranchée, un moment avant ma blessure. » J'ai gratifié de cent sous ce brave homme.

26. — MM. les ducs d'Orléans et de Nemours sont partis pour Paris. Muni d'un permis du maréchal Gérard, j'ai visité la citadelle, véritable monceau de décombres; elle est percée de trous de bombes comme une écumoire. Tous les bâtiments et une partie des casemates ont été détruits. Il est tombé trois bombes dans la casemate-hôpital; des soldats blessés l'ont été de nouveau. Cette ambulance fait horreur; les hommes y sont couchés par terre, pressés les uns à côté des autres. Le jour n'y pénètre pas; pendant le siège, les opérations se faisaient à la lumière; les membres amputés pourrissaient à côté des vivants. Le major ZœUg, commandant l'ar-

tillerie, a été l'âme de la défense; elle a été superbe, on ne peut s'empêcher de l'avouer, à l'aspect de l'intérieur de la citadelle.

Notre artillerie a pointé d'une manière remarquable et soutenu sa vieille réputation. Le général Neigre encourageait les canonniers par sa présence et son sang-froid. L'artillerie, abondamment pourvue de munitions par ses soins, a surmonté tous les obstacles pour l'armement des batteries; soixantequatre mille coups de canon, bombes ou obus ont été tirés. On a reconnu à ce siège l'excellence des obusiers de huit pouces; leur effet est admirable. Les Hollandais les ont pris pour des projectiles à la Paixhans, dont nous n'avons pas fait usage.

J'ai vu le général Chassé dans sa petite casemate où, malgré les blindages qui remplissaient l'ouverture de la fenêtre, il est tombé des éclats de bombe; on s'occupait à rétablir le châssis pour replacer des carreaux. C'est un vénérable vieillard de soixante-cinq ans qui a l'air d'en avoir bien davantage; il a cinq pieds huit pouces, est impotent de corps, mais fort sain d'esprit. Il m'a donné sa parole d'honneur que depuis deux ans (époque de sa prise de commandement de la citadelle), son projet était de se faire sauter avec les assiégeants si on y entrait. Une lettre de son Roi, auquel il n'en avait rien dit, mais qui l'avait su, l'en a empêché. Je lui ai exprimé mes regrets que la capitulation m'eût privé de l'honneur de monter à l'assaut; il m'a répondu : « Ni vous ni moi ne serions ici; nous aurions fait l'un et l'autre un voyage vers l'Être suprême; si l'on avait pénétré dans la place par la brèche, le feu aurait été mis dans le magasin à poudre. » Il m'a demandé si nous étions contents de ses carabiniers, je lui ai répondu que ses fusils de rempart nous avaient fait du mal. Il m'a répliqué : « Vous êtes dans l'erreur; les fusils de rempart ne valent rien. Je n'en avais pas; on a tiré avec des carabines. » Il m'a parlé de sa reconnaissance pour la manière dont le maréchal Gérard le traite après la capitulation.

Le général Chassé était à table avec plusieurs de ses officiers; il m'a offert du vin de Champagne, et j'ai bu à sa santé.

Page 1