‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 35 sur 231 · CHAPITRE II. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — JANVIER

hâte de Douai, sur l'avis de M. de Castellane, mon grandpère, major de ce corps. Il avait écrit à M. de Blet, premier capitaine les commandant, de se presser pour être à la bataille; ils allèrent au combat sur-le-champ; les gendarmes firent des prodiges de valeur. M. de Castellane porta la nouvelle du succès de la charge et de la déroute des Anglais au roi Louis XV, et fut fait maréchal de camp sur le champ de bataille.

8. — Nous avons été de Tournai à Lille. J'ai constamment marché avec mes troupes en allant comme en revenant. Pas une plainte n'a été portée par les habitants contre un seul soldat de ma brigade.

Le roi et la reine des Belges sont arrivés à Lille; la ville est en partie illuminée.

Nous étions convoqués à deux heures à la préfecture, et nous croyions que c'était pour la reine des Français, qui est aussi arrivée; pas du tout, elle attendra l'arrivée du Roi pour recevoir. Le roi Léopold et la reine Louise sont entrés, bras dessus, bras dessous, dans la salle où nous les attendions. L'armée du Nord reste sur le pied de rassemblement en divisions et en brigades. Le maréchal Gérard et le maréchal Soult sont à couteaux tirés; c'est très fâcheux pour l'armée, qui ne peut que pâtir de ces dissensions entre celui qui propose et celui qui donne.

10. — J'ai dîné chez la Reine. Sa Majesté et Madame Adélaïde m'ont félicité de ma prochaine promotion au grade de lieutenant général. La jolie Mme Lehon, femme du ministre de Belgique, était de ce festin d'une quarantaine de personnes. La princesse Marie est embellie; la princesse Clémentine, qui paraît sur l'horizon, est agréable.

L'avant-garde de l'armée du Nord, devenue arrière-garde, est arrivée à Lille; sauf les malades, il n'y a plus un seul soldat français en Belgique. Cette rentrée achève l'exécution du traité.

11. — Les offîciers généraux ont été à deux heures et demie à la porte de Paris, en dehors du faubourg, au-devant du Roi, qui est entré à cheval à trois heures.

Il y avait des fenêtres pavoisées de drapeaux tricolo es, du monde aux croisées; on a crié : « Vive le Roi! » Les édifices publics et une partie de la ville sont illuminés ce soir.

Par ordonnance du 9 janvier signée à Maubeuge, les maréchaux de camp comte de Gastellane, baron Woirol et baron Rapatel sont nommés lieutenants généraux.

i3. — Le Roi a passé la revue de la garde nationale de Lille, qui est fort nombreuse, puis de l'état-major et de ces intrépides sapeurs et mineurs qui ont fait merveille au siège. Le Roi a vu ensuite la division Fabre et la brigade Simonneau. A la suite d'une allocution, le Roi a passé le grand cordon de la Légion d'honneur autour du corps des lieutenants généraux Haxo et Neigre. Un murmure approbateur très flatteur s'est fait entendre de toutes parts, en ce moment, sans manquer de respect au Roi.

Ces revues se passent bien : le maréchal Soult appelle les élus, remet les décorations au Roi; Sa Majesté les donne aux légionnaires. En remettant à la cantinière du 25° de ligne, Antoinette Morand, une médaille d'or de la valeur de trois cents francs, frappée exprès pour elle, Sa Majesté lui a dit quelques mots. Cette petite femme avec de beaux yeux me paraissait plus grande à la tranchée; apparemment son courage relevait.

14. — Le gros rhume du Roi est la cause présumée de ce qu'il n'y a pas eu de revue aujourd'hui. Ce soir, un bal offert à la famille royale par souscription a eu lieu dans les salles de la municipalité. Les personnes de la haute société de Lille s'en sont abstenues. On y étouffait positivement; on a cassé toutes les vitres pour donner de l'air. Le Roi et la famille royale, ne pouvant pas tenir dans ce bousculis, y sont restés seulement un moment. Je me suis esquivé à onze heures du soir pour me précipiter dans une « vinaigrette » (voiture à deux roues traînée par un homme, en usage à Lille).

i5. — J'ai remercié le maréchal Gérard de ma nomination.

Le Roi a passé la revue de notre division; ma brigade criait peu, malgré l'ordre donné par le général Achard, peut-être même un peu trop impérativement. Le maréchal Gérard m'a

Page 1