‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 36 sur 231 · CHAPITRE II. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — JANVIER

demandé si je l'avais défendu. « Non », ai-je repris. Il m'a prié de passer derrière les rangs pour engager les soldats à crier. Je n'ai pas cru, dans la circonstance, pouvoir me refuser à le faire en son nom; j'ai entendu cette exclamation d'un officier : ï Quoi ! crier par ordre !» Il en a été de même pour le défilé, où il a fallu presque arracher aux soldats les cris de : « Vive le Roi ! »

Ces cris sont antimilitaires; j'y ai toujours été opposé sous tous les régimes. On en a la manie, immédiatement après toutes les révolutions quelconques; cela tend à rendre l'armée délibérante. Le grand mérite de faire crier : « Vive le Roi! » à une troupe, au commandement, comme on lui ordonne un mouvement d'exercice! Le beau, sous les armes, est l'immobilité. Ma brigade a beaucoup mieux défilé que les autres. Les reines des Français et des Belges et la famille royale étaient dans une calèche. Le duc d'Orléans a défilé à la tête de sa brigade, le duc de Nemours à la tête de son régiment. J'ai dîné chez le Roi; nous étions au moins cinquante à table.

16. — Le Roi est monté à cheval à deux heures; je l'ai escorté, au milieu de la haie formée par ma brigade, jusqu'à la porte de Paris. A mon retour, une compagnie de grenadiers du 12' de ligne s'est mise à crier : « Vive le général Castellane ! » J'ai couru au galop comprimer ce mouvement, qui s'étendait à toute la ligne; cela m'aurait fait une belle affaire. Voilà encore un des inconvénients de faire crier : « Vive le Roi! » par ordre; le lendemain, les soldats crient : « Vive un général » qui leur convient; le surlendemain, ils crieront : « A bas » celui qui leur déplaira.

J'ai fait former en cercle les officiers du 8» léger, et je les ai remerciés, ainsi que leur colonel, de la manière dont ils m'ont secondé, leur disant que je regrettais de n'avoir pas eu l'honneur de conduire le 8» léger au feu, bien persuadé qu'il y aurait acquis une fois de plus ce titre d' « infernal » que j'ai souvent entendu dans les marches prononcer aux soldats : « L'infernal 8'. » J'ai terminé en leur disant que, quand ils me fourniraient l'occasion de les obliger, ce serait m'obliger moi-même. J'ai parlé à peu près dans les mêmes termes

aux officiers du 12% que leur colonel Roux m'avait amenés.

17. — J'ai quitté Lille à cinq heures du soir et je me suis établi à minuit à Valenciennes, dans mon ancien logement, où j'ai été reçu à merveille.

Le lieutenant général Woirol et le maréchal de camp Gérard, nouvellement promus, passent au service de la Belgique. Le maréchal Soult leur a dit que la Belgique était notre avant-garde et qu'on leur en tiendrait le même gré que d'un service en France. Il a fort insisté auprès du général Rapatel, qui lui a exposé qu'il avait une fille de dix-huit ans à établir et qu'il ne pouvait pas quitter la France. Le maréchal Soult s'est fâché, lui a parlé des obligations que lui avaient les Rapatel, et lui a dit que, s'il n'acceptait pas, il s'exposerait à tout son courroux. Rapatel alors a consenti. En sortant de chez le maréchal, il a rencontré le Roi, qui, voj^ant des larmes sortir de ses yeux, lui a demandé ce qu'il avait. Rapatel le lui a dit. Sa Majesté a répondu qu'elle allait arranger la chose, et en effet elle en a parlé au maréchal Soult. Ce dernier a dit alors à Rapatel : « Vous n'irez pas en Belgique, mais vous n'y gagnerez rien, car je vous réponds que de longtemps je ne vous emploierai. »

28. — J'ai été fort bien reçu à Valenciennes, particulièrement de la famille Hazard, chez laquelle j'étais logé et dont je ne dirai jamais assez de bien. Je suis parti hier à cinq heures du soir, et je suis arrivé à Paris aujourd'hui à trois heures de l'après-midi, après dix mois de séparation de ma famille. Je suis heureux de la retrouver, mais je suis navré de l'état d'affaiblissement de mon pauvre père.

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