CHAPITRE PREMIER. — MAI
La Belgique a établi à Valenciennes une quarantaine de six jours. La purification se fait en plein choléra; les médecins belges en rient eux-mèines.
J'ai laissé hier soir un caporal du 12" de ligne expirant; j'ai été étonné de retrouver aujourd'hui ce vieux soldat vivant. Quelques-uns de ses camarades ont demandé aux médecins la permission de le frotter avec des orties; ce moyen ayant réussi, on ne parle plus qu'orties. Les médecins se vantent de la découverte, comme si elle venait d'eux. Je continue à veiller à ce que les troupes aient bon abri, bonne température, vêtement chaud et laine sur la peau, bonne nourriture et exercice régulier.
La santé de M. Casimir Périer donne toujours de grandes inquiétudes; le docteur Esquirol prétend qu'il a perdu la tète à jamais. Broussais assure qu'il le guérira.
13. — M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, a fait un grand rapport, inséré au Moniteur, d'après lequel le Roi a accordé cinq cents francs de pension à chacun des survivants des vainqueurs de la Bastille, dont le nombre se monte, je crois, à quatre-vingt-sept. C'est apprendre, selon moi, au peuple à se faire soldat et à aller prendre Yincennes. C'est une inconséquence. M. de Montalivet est médiocre et présomptueux.
15. — Soit qu'on porte les malades trop tard à l'hospice civil, soit pour toute autre cause, il n'en échappe presque aucun, tandis qu'au contraire, sur douze cholériques bien constatés à Thôpital militaire, les médecins n'en ont perdu que quatre.
Le ministre de la guerre avait décidé qu'il serait accordé des chaussons et des ceintures de laine aux soldats dans tous les lieux où le choléra éclaterait; cela en a sûrement préservé beaucoup de l'épidémie, à Paris surtout, où le maréchal Soult se glorifie d'avoir suivi l'exemple de Berlin, c'està-dire d'avoir passé cent sous par soldat pour l'achat de ces objets. Le choléra s'étendant, on a réfléchi que pour toute l'armée, ce serait une dépense de deux millions, et on a supprimé ceintures et chaussons. C'est une sotte et coupable économie.
17. — Une estafette arrivée dans la nuit apporte de Lille la nouvelle de la mort de M. Casimir Périer. C'est une grande perte non seulement pour la France, mais encore pour l'Europe. Les puissances avaient confiance dans son caractère. Jamais homme ne s'est trouvé dans des circonstances plus difficiles pour gouverner un pays divisé d'opinions et travaillé par la licence de la presse. Il n'a point voulu de lois d'exception, quoiqu'on lui eût accordé toutes celles qu'il eût proposées. Il a fini par dominer par son courage et son caractère la Chambre des députés, ignorante et violente, bassement jalouse de tout ce qui a plus de trois mille francs de rente. Une immense faute de M. Casimir Périer, c'est d'avoir, contre son avis, abandonné l'hérédité de la pairie.
19. — M. de Mac Mahon, lieutenant d'état-major, vient de faire une tournée en Belgique, où l'on est, en propos, tout à fait à la guerre. A Anvers, les rues vis-à-vis de la citadelle sont garnies de canons. Le général Chassé se fortifie chaque jour de plus en plus. Les canonniers des deux côtés ont la mèche allumée. Il est vrai qu'il y a un an qu'ils sont dans cette position. Les Belges ont dix-huit mille hommes dans Anvers, et ils parlent avec grand mépris des Hollandais qui les ont si bien frottés l'année dernière. Les officiers français à leur service sont les seuls en état de les diriger, et ceux-ci n'ont pas grande confiance en leurs succès futurs.
J'ai reçu l'ordre de rendre au roi Léopold, qui passait à Valenciennes pour se rendre à Compiègne, les honneurs dus à un souverain. Il va s'entendre avec le roi des Français pour son mariage avec la princesse Louise, sa fille aînée. Un service de bouche du Roi est venu à Valenciennes pour faire le déjeuner de S. M. Léopold, à la sous-préfecture.
27 . — Le maréchal Gérard est arrivé le 25 à Cambrai; il y séjourne. Son voyage n'a d'autre but que de se trouver au passage du roi Léopold, et de rester à l'armée pendant que celui-ci sera à Compiègne, dans la crainte de quelque attaque de la part des Hollandais pendant ce temps.
Le maréchal Gérard est arrivé à Valenciennes; il m'a prié à dîner avec le général Corbineau, commandant la 16" division.