CHAPITRE III. — MARS
annoncé à M. Marbot sa nomination, et il ajouta, en se tournant vers ce prince, qui n'ouvrait pas la bouche : « Car il vient de m"en remercier. — Puisque c'est comme cela, reprit le Roi, il faut le nommer, d
Pendant que le vicomte de Caux était ministre de Charles X, le Roi, à la suite d'une violente discussion à la Chambre des députés, le sonda sur un coup d'État. « Vous voyez bien que cela ne peut pas aller; mon frère, parce qu'il était pressé de trôner, a signé la charte sans la lire. Je l'ai juré, je la maintiendrai autant que je le pourrai; mais enfin, si cela ne pouvait plus marcher, me répondez-vous de mon armée? — Sire! le Roi et la charte sont les propos de ceux qui entourent Votre Majesté; la charte et le Roi sont ceux tenus par la nation! Sur vingt mille officiers (j'en ai fait le relevé, j'en donnerai le détail à A'otre Majesté si elle le désire), il y a environ mUle nobles, mille possédant six cents francs de rente et au-dessus. Votre Majesté doit juger par là que l'armée est composée de prolétaires! » Le Roi laissa alors tomber les mains de M. de Caux qu'il tenait entre les siennes avec affection. Charles X ajouta : « Mais si on attaquait mon pouvoir constitutionnel? — Sire, avec la licence de la presse, cela serait heuicux, car l'armée le défendrait. Votre Majesté avec la charte peut tout. » Charles X n'eut plus depuis avec le vicomte de Caux de conversation d'abandon.
La maréchale Soult reçoit tous les soirs les personnes de sa connaissance; y aller est le moyen le plus sûr de voir le ministre de la guerre. Il joue ordinairement au whist. La duchesse de Dalmatie est spirituelle et aimable; ses manières contrastent avec celles de son mari. L'ambition du duc de Dalmatie est de devenir connétable. Le Roi a fait la sourde oreille à cette demande. Cela lui arrive ordinairement la première fois qu'on lui adresse une demande qui ne lui est pas agréable.
21. — J'ai aujourd'hui quarante-cinq ans; cela n'est pas amusant, je n'en suis pas moins le plus jeune des lieutenants généraux, ce qui prouve qu'ils ne sont pas des adolescents.
J'ai été voir les Malheurs d'un amant heureux (1), charmante pièce de M. Scribe; c'est un homme à bonnes fortunes auquel chaque succès cause un embarras et un chagrin.
25. — L'Église catholique française vient d'établir son quartier général rue Saint-Honoré,à l'ancien bazar où on a fait une espèce d'église assez proprement décorée. Le fondateur est l'abbé Chatel, qui a été vicaire à Moulins, puis aumônier du 1" régiment de grenadiers à cheval de la garde royale; c'est un homme de trente-six ans à peu près; il s'est créé luimême évèque et chef de cette réforme; les offices se disent eu français, je l'ai vu en chaire avec la croix d'or des évêques et un rochet violet; il a assez de talent. Dans sa religion, tout est gratis; il n'y a que les chaises qui se payent trois sous. L'auditoire était nombreux; je pense que ceux que j'y ai vus étaient comme moi attirés par la curiosité.
26. — J'ai dîné chez M. Humann, ministre des finances, qui fait assez bonne chère, même très bonne pour un ministre à quatre-vingtmille francs d'appointements; aussi m'a-t-il dit qu'il ajoutait chaque mois mille écus de son patrimoine. Ces braves députés, qui veulent de l'égalité en réduisant tous les traitements, finiront par établir l'aristocratie des richesses.
Le traitement des lieutenants généraux en disponibilité avait été réduit l'année dernière à 10,000 francs, celui des maréchaux de camp à 6,600; la commission du budget de la guerre propose de les réduire à 9,000 et à 6,000, au lieu de 12,000 et de 8,000 qu'ils avaient sous la Restauration.
Remettre ainsi l'existence de chacun en question, chaque année, est bien impolitique; cela empêche la circulation de l'argent, car ceux qui ont une famille et qui craignent pour leur lendemain, non seulement ne peuvent plus dépenser ce qu'on leur a ôté, mais encore se croient obligés d'économiser sur ce qu'on leur laisse.
27. — Le lieutenant général comte et la comtesse Reille, née Masséna, ont donné une fête dans leur belle maison de la rue Saint-Dominique ; il y avait une loterie au profit de je ne
(1) Cette pièce est tirée d'an roman de Mme Sophie Gay.