‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 43 sur 231 · CHAPITRE III. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — MARS

sais quels orphelins. On dansait dans un salon, on tirait les numéros de la loterie dans un autre. La jolie Mme Lehon a inventé de se mettre une grande émeraude à l'endroit où les femmes placent ordinairement leur tournure; c'était ridicule. Comme elle est à la mode, celle-là prendra peut-être.

J'ai vu à l'Académie royale de musique Gustave Ilf, opéra en cinq actes de MM. Scribe et Auber. Le drame est ennuyeux; ceux qui s'y connaissent disent la musique mauvaise; il n'y a de véritablement beau que le bal masqué du cinquième acte; cependant cet opéra n'en est pas moins magnifique.

Ce spectacle est fort couru cette année; les loges étaient combles. Je me suis réfugié dans celle du marquis de Barbantane, qui y a fait un établissement. Il y a un salon garni des portraits des plus jolies actrices et très bien meublé; il y a les journaux du soir, tout cela fort bien éclairé. La recherche y est poussée au dernier point. Le marquis de Barbantane est un grand amateur des dames de fOpéra. Pour cultiver plus à son aise son goût pour les actrices, il loge près de l'Opéra, tandis que sa femme et ses enfants habitent ailleurs.

M. Laffîtte aurait fait banqueroute depuis longtemps, si le Roi n'était pas venu à son secours ; la souscription en sa faveur ne se monte encore qu'à cent trente-deux mille francs. Il y a là-dessus une créance de cent mille francs abandonnée par M. Aguado, dont probablement celui-ci aurait eu de la peine à tirer un sou. Les journaux libéraux prônent cette souscription ; au train dont elle va, elle ne dépassera pas cinq cent mille francs dans toute la France. On jette feu et flamme contre le Roi de ce qu'il ne fait rien pour ce grand citoyen; les gazettes révolutionnaires déchirent Louis-Philippe à ce sujet; les carlistes ne le ménagent pas davantage : tout cela bien à tort. Le loyal et honnête M. Lafiitte devrait être le premier à éclairer le public. Sous le ministère de M. Casimir Périer, M. Laiïitte fut au moment de remettre son bilan. M. Casimir Périer avait de la grandeur dans l'âme; il fut trouver le Roi, et lui exposa qu'après les services rendus à sa personne par M. Laffîtte à l'époque de la révolution de Juillet, il ne pouvait se dispenser de le tirer d'embarras. M. Laffîtte avait acheté la forêt de Bre-

teuil 4,500,000 francs; le Roi devait, d'après M. Périer, la payer dix millions, et cela fut fait. Plus tard on vint dire au Roi que son cautionnement était nécessaire à M. Laffîtte pour treize millions, sur lesquels M. Laffîtte lui fournirait six millions de bonnes hypothèques. Cela fait une somme de 1 2,500,000 fr. dont le Roi a obligé ce banquier, car il sera obligé de payer les sept millions pour lesquels il n'a pas d'hypothèques. 11 est curieux qu'après cela on imprime partout que le roi Louis- Philippe ne fait rien pour M. Laffîtte et qu'il est ingrat envers lui. Il paraît que le Roi ne se soucie pas qu'on réponde dans les journaux à ce sujet. Sa Majesté est en ce moment poursuivie pour 2,600.000 francs dus pour les intérêts de deux ans des treize millions; la liste civile de 1832 est endettée de trois millions, grâce à M. Laffîtte et aux voyages du Roi. Sa Majesté est obligée en ce moment de suspendre ses travaux; je tiens ces détails du maréchal Gérard.

M. le duc d'Orléans va faire un voyage à Londres. Il s'ennuie à Paris; il aurait voulu avoir plus d'influence dans le gouvernement. Depuis sa mise hors du conseil par Casimir Périer, il n'y est pas rentré. Le Roi son père est jaloux de son autorité. Depuis Anvers, il le laisse même moins se mêler de l'armée, craignant de le voir prendre trop d'influence. M. le duc d'Orléans fait avec son frère, le duc de Nemours, manœuvrer au Champ de Mars, une fois par semaine, huit bataillons de la garnison de Paris.

30. — Il fait beau ; il commence à y avoir du monde aux Tuileries de deux à cinq heures, et c'est l'époque de l'année où l'on quitte la terrasse pour se rapprocher de la grande allée, où l'on n'entre qu'un peu plus tard; ainsi le veut la mode.

4 avril. — 'Voilà deux jours que la pluie empêche la promenade de Longchamps, au grand déplaisir des marchands, de ceux qui ont fait de grandes dépenses de toilette pour les promenades des Champs-Elysées, de ceux qui ont remis à neuf ou fait faire des équipages pour aller au bois de Boulogne; car de Longchamps, depuis de longues années, il n'existe plus que le nom; on allait autrefois à ce couvent entendre lesoffices de la semaine sainte.

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