CHAPITRE III. — AVRIL
6. — Le ministère a fait envoyer au journal le Garde national de Marseille un article sur la souscription Laffltte. Le ministère a fait demander au Roi de faire connaître, par un simple narré dans un journal, les sacrifices énormes d'argent qu'il a faits pour ce banquier, tandis qu'on Taccuse d'ingratitude à son égard; j'ai tout lieu de croire ce récit parfaitement exact.
Le baron Ternaux est mort. Manufacturier renommé, il avait rendu de grands services à l'industrie, et avait acquis une fortune de plusieurs millions; il était député sous la Restauration, et le centre gauche se réunissait chez lui. La cessation du commerce depuis la révolution de Juillet l'a ruiné. Comme il était très honnête homme, il a donné jusqu'à son dernier sou à ses créanciers.
Î6. — J'ai été au théâtre du Palais-Royal. La pièce de Sophie Arnould est amusante. Mlle Déjazet remplit ce rôle avec talent, quoique ses manières, d'un genre trop bas, ne conviennent pas à l'idée qu'on se forme de cette grande actrice. Les auteurs de la pièce n'ont pas fait une grande dépense d'esprit, car tous les bons mots qu'on fait dire à Sophie Arnould sont pris dans les mémoires du temps. Le prince d'Hénin joue un sot rôle dans la pièce. Il était aussi amoureux de Sophie Arnould. et rival de M. de Lauraguais. Celui-ci fit faire une consultation de médecins pour constater qu'on pouvait mourir d'ennui, et ensuite il lui intenta un procès pour avoirvouluattenter aux jours de Sophie Arnould. Il n'est nullement question de cela dans la pièce, qui est cependant divertissante.
M. Lionne, gérant de la Tribunej, a comparu à la Chambre des députés. MM. Cavaignac et Marrast, ses défenseurs, ont affiché leurs principes républicains, la propagande, le partage des propriétés, la république universelle.
Cavaignac n'a pas montré le talent auquel on s'attendait; il lui a été impossible d'improviser, et le calme de la Chambre lui a imposé. Marrast a mieux parlé, mais avec moins de talent qu'on ne comptait. M. Dupin a présidé avec autorité; il portait un habit noir à la française. Il n'y a pas eu la plus
petite émeute; le gouvernement avait pris de grandes précautions, les révolutionnaires savaient que la garde nationale et la ligne étaient décidées à ne pas y aller de main morte; aussi ils se sont tenus tranquilles.
4 mai. — Le duc de Dalberg est mort le 27 avril, à son château de Hernsheim, près Worms. Né à Mayence en 1773, il fut longtemps ministre de Bade sous l'Empereur, puis devint Français, l'Empereur lui ayant donné une dotation de quatre millions de francs sur la principauté de Bayreuth en reconnaissance des services de son oncle, le prince primat. L'Empereur l'avait fait duc et conseiller d"Etat. Sa femme, née Brignole, fut dame du palais de l'Impératrice. En 1815, il se joignit aux mécontents, et fut du gouvernement provisoire avec le prince de Talleyrand, puis un des quatre ambassadeurs de Louis XVIII au congrès de Vienne, ministre d'État, pair de France, ambassadeur à Turin; il conserva ses fonctions de pair sous Louis-Philippe. C'était un homme d'une grande naissance, ne manquant pas d'esprit, d'une société douce et agréable, et qui avait des relations avec les diplomates de toute l'Europe.
Je regrette en lui un ami avec lequel j'étais en relation depuis de longues années.
5. — Le Roi aime à gouverner par lui-même; l'influence de la camarilla est beaucoup plus forte sous Louis-Philippe qu'elle n'était sous la Restauration. On ne se douterait pas quel est l'homme en grand crédit maintenant auprès du Roi : c'est M. Cousin; il a ses petites entrées chez Louis-Phihppe, le voit quand il se rase, quand il s'habille.
Le maréchal Soult, si diable, si tranchant et souvent si dur avec ses inférieurs, est avec le Roi et la cour d'une flexibilité excessive. Sa Majesté garde souvent longtemps ses ordonnances, les change parfois; le maréchal ne s'en fâche pas. Il est président du conseil de nom; le Roi l'est de fait. Le maréchal Soult aime le pouvoir; il préfère en abandonner inconstitutionnellement quelques bribes au Roi et rester ministre.
Le Roi a le tort de laisser aboyer devant lui certains aides de camp, entre autres le général de Rumigny, chargé de la