‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 45 sur 231 · CHAPITRE III. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — MAI

police du château. Ils se donnent des airs et une importance parfois comiques. Le Roi s'est plaint devant le ministre de la marine Rigny de n'avoir pas de nouvelles d'un commencement d'émeute. M. de Rumigny a dit : i Je vais écrire à M. Gisquet, préfet de police. » Il a fait une lettre, l'a signée et l'a montrée au ministre de la marine, en lui demandant s"il la trouvait bien. L'amiral Rigny Ta lue et a dit : « Elle est très bien; seulement, au lieu d'être signée Rumigni). elle devrait être signée : Sotiltj, président du conseil, i Là-dessus, l'aide de camp l'a déchirée.

Le baron Fain, premier secrétaire du cabinet du Roi, remplissait les mêmes fonctions auprès de l'Empereur à l'époque où j'étais à l'état-major de Napoléon. J'ai toujours eu à m'en louer. Le baron Fain, homme de beaucoup d'esprit, d'une tenue parfaite, cherchait à cacher son crédit sur l'Empereur. Il en avait beaucoup cependant; il agit maintenant de même avec Louis-Philippe, sur lequel il en a encore davantage. Le baron Fain. pendant la Restauration, s'était retiré à la campagne : j'eus l'attention de lui envoyer des billets de faire part des naissances de mes enfants et autres événements de ma famille. Il était dans l'isolement et fut sensible à cette attention; il m'en a remercié à plusieurs reprises, et il me répète sans cesse de disposer de lui.

6. — Un ami de M. Laiïitte est venu chez M. de Genoude, propriétaire de la Gazette de France, lui raconter qu'il avait entendu M. Laffitte dire qu'il n'y avait que la légitimité qui pût faire réduire de cent cinquante millions les charges du pays, parce que ce n'est qu'alors seulement que les puissances désarmeraient. M. de Genoude répondit qu'il n'insérerait pas dans son journal ces paroles de M. Laffitte, parce que, malgré la réalité des propos, il les démentirait; l'ami de M. Laffitte sortit et revint dire à M. de Genoude qu'il pouvait imprimer ces paroles, et que M. Laffitte lui faisait donner par son organe l'assurance qu'il ne les démentirait pas; en effet, elles ont été insérées dans la Gazette de France, et il n'y a pas eu de réclamation.

Il serait assez singuUer que M. Laffitte, toujours en opposi-

tion au gouvernement sous la Restauration, se fît maintenant le champion de la légitimité.

La grippe attaque la moitié des habitants de Paris; c'est un gros rhume avec mal de gorge; on a de la fièvre; la durée de la maladie est ordinairement de six jours.

7. — Le comte Jules de Castellane, qui a cinquante ans et une grande fortune, est un homme d'esprit, original s'il en fut jamais, avare, hâbleur, et au fond bon enfant. Il a inventé, quoique sa sœur Mme de Juigné ne soit morte que depuis trois mois, de donner une soirée. Il vit toujours dans une société borgne à qui récemment il a donné une fête; cette fois-ci il a chargé Mme de Kerkado de ses invitations. Il avait prié deux cents personnes; il y est venu tout juste six femmes et une quarantaine d'hommes, tant la chose a été bien organisée, et il a de plus l'agrément d'être brouillé avec sa société habituelle, qui est choquée d'avoir été exclue; il faut avouer qu'il a fait là une jolie expédition. Il invitait chacun à prendre trois ou quatre glaces pour user les deux cents qu'il avait commandées. Le musicien qui devait faire danser au piano est resté les bras croisés. Il restera au pauvre Jules, pour récompense de ses frais, le ridicule d'avoir mis au bas de ses biillets imprimés : « En son hôtel rue du Faubourg Saint-Honoré, n" 106 », et d'avoir fait annoncer par un chasseur très galonné, qui avait son chapeau sur la tête, avec un immense plumet.

9. — J'ai été au Vaudeville, théâtre où l'on ne reprochera pas au directeur de n'en pas donner au public pour son argent. Le spectacle, qui a commencé à six heures, n'a fini qu'à minuit. Arnal, Lepeintre, Bernard Léon et Mme Brohan jouent à merveille.

14. — Une dépêche télégraphique de Blaye, du général Bugeaud, annonce l'accouchement de Mme la duchesse de Berry, d'une fille, le 10 mai. Au moment d'accoucher, elle a déclaré être mariée au comte Hector de Lucchesi Palli , fils puîné du prince de Villafranca, Sicilien. Ce très joli garçon était ministre de Naples à Madrid; il plaisait beaucoup à la reine d'Espagne. Ferdinand, jaloux, le fit rappeler; on l'envoya comme ministre

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