‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 48 sur 231 · CHAPITRE III. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — JUILLET

servir le pays; ce qui fit qu'il accepta la mission extraordinaire de Russie, sans avoir voulu recevoir un sou d'appointements pour cela. Les gens de qualité sont rares à la cour actuelle; ce qui, au fond, afflige beaucoup le roi et la reine des Français; voir le duc de Mortemart s'en retirer encore leur est très désagréable.

7. — Le marquis de Pastoret est parti avec sa famille pour Garlsbad, où il laissera sa femme et sa belle-fille; puis avec son fils Amédée il continuera sa route pour Prague, afin d"y constater, le 29 septembre, la majorité de treize ans du duc de Bordeaux. Le parti légitimiste s'obstine à considérer cette majorité comme celle des rois de France.

9. — Le Roi tient aux fortifications de Paris au-dessus de tout; il parle avec aigreur des obstacles qu'il rencontre ; il en veut beaucoup aux généraux Ilaxo et Yalazé, qui se sont prononcés contre l'enceinte continue et pour les forts détachés. On a cessé les travaux, dans la crainte de voir, lors des fêtes de Juillet, la garde nationale s'y porter pour les détruire.

14. — Le ministre Sébastiani est toujours malade, quoi qu'on en dise; son valet de chambre m'a encore dit aujourd'hui qu'il avait passé une mauvaise nuit. Malgré la bonne volonté de Louis-Philippe de lui confier un département, cela lui sera impossible. Le maréchal Sébastiani est en première faveur auprès de ce souverain, parce qu'il joue l'admiration de ses talents; il y a ensuite M. de Montalivet. Celui-là, le Roi le considère comme son élève; Louis-Philippe est astucieux; sa confiance dans le prince de Talleyrand vient de ce qu'il le regarde comme encore plus fort que lui sous ce rapport.

23. — Je suis parti pour Reuil voir ma famille. J'y ai trouvé mon pauvre père un peu mieux; mais à mesure que ses facultés diminuent, sa tristesse augmente. Mon fils Henri est un beau garçon de cinq pieds huit pouces; malheureusement, il n'a pas de goût pour le militaire; il a dix-neuf ans, et fait sa seconde année de droit.

24. — Mon père trouve toujours que je ne reste pas assez, et quand je viens le voir, ce sont de continuels reproches de ce que je dois repartir si vite; ma belle-mère se joint à lui.

26. — Je quitte ReuU pour revenir à Paris. Je n'aime point la campagne; vivre avec des soldats ou à Paris, voilà ce qui me plaît.

Le gouvernement est fort occupé d'empêcher les cris de : « A bas les bastilles! » à la revue de la garde nationale.

L'obélisque de Louqsor, qu'on a construit en toile peinte sur la place Louis XV, est d'un très bel effet, et le vaisseau établi, moitié sur le pavé, moitié dans l'eau, sur le quai d'Orsay, ressemble tout à fait à un vaisseau de guerre.

28. — Les officiers généraux étaient invités à escorter le Roi; je me suis rendu à neuf heures du matin aux 'i'uileries. Les légions de la banlieue, dont une partie avaient cinq lieues à faire pour se rendre à Paris, se sont fait attendre, de sorte que ce n'est qu'à dix heures et demie que le maréchal de Lobau a pu annoncer que la garde nationale était prête. Les 4" et 2' légions de la banheue occupaient la rue de Rivoli, les 3° et A' légions étaient sur les boulevards; venaient ensuite la 12" légion, et les autres de Paris suivant leur numéro. Le ■i"de housards et le 4' de chasseurs, composant la brigade du général Wolf, formaient la Itgne à la Bastille. Les légions étaient en retour jusqu'à la porte Saint- Martin; de là l'infanterie de ligne se jDrolongeait jusqu'à la place Louis XV, occupée, ainsi que le commencement des Champs-Elysées, par l'artillerie. L'avenue de l'Étoile était garnie des deux côtés jusqu'à l'Arc de triomphe par trois divisions de cavalerie. Le Roi, après avoir passé devant les troupes, est revenu à une heure et demie à l'hôtel de la chancellerie; pendant les dispositions pour le défilé, la Reine s'y est rendue avec les princesses.

J'ai été frappé du peu d'enthousiasme : on a obtenu d'un certain nombre de gardes nationaux qui voulaient crier : « A bas les forts! » de se taire. J'ai entendu distinctement ces cris : « A bas les bastilles ! pas de citadelles dans Paris 1 » prononcés par quelques voix, en réponse aux cris de : « Vive le Roi! » que poussait la masse. La place Vendôme offrait un coup d'œil magique; les fenêtres, les cheminées, les toits, étaient garnis de spectateurs. Un beau moment a été celui où

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