‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 51 sur 231 · CHAPITRE III. — OCTOBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — OCTOBRE

celle qui lui convient le mieux, et qu'il veut la garder. On raconte que M. de Talleyrand s'occupe exclusivement de ses affaires particulières, qu'il est bien fâché de donner un conseil sur les affaires intérieures de l'État. On annonce son retour à Londres à la fm de Tannée. J'ai trouvé son visage changé; je ne l'avais pas vu depuis longtemps. Il a toujours mal marché; il est donc difficile de deviner s'il est plus ou moins leste; il se traîne comme il a toujours fait. Sa tète est fort saine, ses discours ne se ressentent nullement de son grand âge. Pendant ma visite est survenu M. Thiers, qui a été fort obséquieux pour lui; il se souvient d'avoir été journaliste à sa solde. M. Thiers fera son possible pour s'échapper afin d'aller à Valençay le voir.

3 octobre. — Le télégraphe a annoncé la mort du roi d'Espagne le 29 septembre; de longs conseils des ministres ont lieu. On a décidé d'abord de rapprocher des troupes des frontières d'Espagne, sans les former en divisions et en brigades, en désignant seulement les officiers généraux sur le papier. Le ministère est d'accord avec le Roi pour prendre parti pour la reine d'Espagne contre don Carlos.

Il y a quinze jours, le maréchal Soult était arrivé tout à coup au conseil avec l'idée d'appeler cinquante mille hommes sous les drapeaux. Chacun lui représenta que rien ne donnait l'apparence de la nécessité de cette mesure; chacun à son tour le lui prouva par des raisons faciles à déduire. Aujourd'hui, à la nouvelle de la mort du roi d'Espagne, le conseil a été convoqué à l'instant et assemblé; on a parlé vivement de la nécessité de se montrer fort et d'appeler cinquante mille hommes sous les drapeaux, surtout étant donné que le maréchal Bourmont, après avoir pris le palais d'Ajuda devant Lisbonne, a passé du Portugal en Espagne avec soixante Vendéens, et que cela peut donner à ces troubles intérieurs d'Espagne l'aspect d'une guerre de principes. Le tour de parler du maréchal est arrivé; il s'est retourné en disant simplement avec son accent méridional : « Cela né se peut pas. ï Comment, cela ne se peut pas, et pourquoi? Alors le maréchal a énuméré avec aigreur toutes les raisons données

il y a quinze jours par ses collègues contre cette mesure. Le Roi l'écoutait impatiemment, s'agitait, enfin a éclaté : « Tout cela, c'est du barbouillage. » Le maréchal s'est levé et a dit : « Je ne supporterai rien de pareil i; et il est sorti en frappant la porte. Le Roi s'est ému; il a demandé à ses ministres d'aller chez le maréchal; le soir, il y a envoyé le duc d'Orléans : tous ont été reçus avec la même humeur. Le maréchal avait donné sa démission.

4. — Le Roi a écrit au maréchal Soult une lettre pressante; le maréchal a résisté d'autant plus. Il a écrit qu'il était malade, et qu'il ne pouvait pas sortir. Le ministre de la marine lui a été envoyé une première fois par le Roi, mais sans succès. Le Roi a prié alors MM. Sébastiani,Thiers et de Rigny de retourner chez le maréchal. L'huissier leur a annoncé que le duc de Dalmatie était trop malade pour les recevoir; alors le ministre de la marine a écrit sur un morceau de papier : « MM. Sébastiani, Thiers et de Rigny, de la part du Roi, à trois heures et demie et pour la dernière fois », imaginant que ce boulet pouvait bien faire amener pavillon. Ce soir, le conseil s'était réuni chez le Roi; les ministres attendaient, le Roi ne venait pas. Au bout d'une demi-heure, le Roi est entré par une porte tenant par la main le maréchal, dans un accord parfait.

Dans ce conseil, on a fait appel de trente-cinq mille hommes sur la classe de 1832, puis on a adopté la proposition, rejetée au conseil précédent, de la formation de deux divisions, l'une à Rayonne, l'autre à Perpignan. Le travail était fait; huit jours auparavant, le général Schneider m'avait montré, sous le sceau du secret, le projet préparé où je figure pour commander celle de Perpignan, et Harispe celle de Rayonne. En sortant de ce conseil, le maréchal Soult a repris son travail; il s'y refusait depuis la querelle.

8. — Le Roi m'a nommé, le 8 octobre 1833, commandant de la division active des Pyrénées-Orientales, forte de quatorze bataillons, de huit escadrons, de deux batteries d'artillerie, d'une compagnie du génie. M. Despinoy rentre près de moi comme aide de camp; le lieutenant-colonel Mayr de Bal-

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