CHAPITRE IV. — JANVIER
votre tête; déjà je vous ai vus à Toulouse; le feu de la guerre brillait dans vos yeux, et vos cœurs étaient grands de valeur. Quoique fatigués par de longues marches, le bon état où j'ai trouvé vos chaussures m'a prouvé que chacun de vous veut arriver le premier au feu. Qu'une forte discipline vous fasse chérir de vos hôtes. Ces vaillants Béarnais, en vous montrant, à Pau, si près l'un de l'autre le berceau de Henri IV et celui de Charles-Jean Bernadotte, aujourd'hui roi de Suède, vous rappellent que les cœurs magnanimes, dans quelque rang qu'ils soient nés, font la gloire de leur patrie... »
P' janvier. — Il était d'usage, à Perpignan, de donner des sérénades dans la nuit du jour de l'an. J'ai défendu aux musiques et aux tambours de jouer la nuit du jour de l'an; ce qui a été une innovation agréable aux Perpignannais; j'ai prescrit que ces sérénades eussent désormais lieu la veille, de trois à neuf heures du soir. J'ai reçu la visite de corps des officiers de mes deux brigades, puis le maire m'a présenté les adjoints et le conseil municipal. Je suis ensuite monté à cheval et j'ai rendu les principales visites.
4. — J'ai mis aux arrêts de rigueur pour huit jours le capitaine D..., du 47% pour avoir pris au collet un sergent qui lui avait manqué; un mois de salle de police au sergent-major pour avoir donné un soufflet à ce même sergent qui l'avait, il est vrai, traité de voleur. J'ai aussi donné un mois de salle de police au sergent, qui, s'il n'avait pas été frappé, eût été passible d'un conseil de guerre.
10. — Beau bal à mon auberge de l'hôtel de l'Europe. Le maître, M. Carcassona, ayant répondu insolemment à mon officier d'ordonnance, M. de Périgord, j'ai été lui dire que, quand on manquait à mes officiers, c'était manquer à moimême, et que je quitterais son hôtel. Le lieutenant Leflô (1),
(1) Depuis général de brigade. {Noie du maréchal.)
du 2° léger, a fait à un galop monstre sauter outre mesure la belle Mme Durand; la dame y prenait goût, le mari pas du tout; il lui a fait quitter la place, ce qui a été assez drôle.
12. — Je quitte Ihôtel de l'Europe pour m'établir dans un bel appartement que j'ai loué.
22. — Le bal du préfet Pascal a été fort bien. Si je ne m'en étais pas mêlé, aucun officier des régiments n'y aurait été. Ils se sont choqués, je ne sais pourquoi, de ce qu'il ne leur avait pas fait dire qu'il recevait chez lui les mercredis. J'ai dit aux officiers que je verrais avec déplaisir une semblable conduite qui ferait croire à une zizanie entre les autorités civiles et militaires, qui n'existe pas.
29. — Dans ce pays-ci, les jeunes gens de la société ou à peu près donnent des bals aux grisettes. J'ai été cinq minutes à un où j'étais invité avec les officiers généraux. Ces grisettes ont toutes un bonnet à la catalane avec un ruban de couleur autour, la plupart des souliers blancs; elles ont généralement des yeux expressifs, sans être aussi bien qu'on me l'avait raconté; il y avait deux ou trois jolis visages. La ligne des mamans avec des bonnets ronds, sans ornements, en arrière des jeunes personnes, est unique.
3 février. — Mme de Gastellane m'écrit de Paris du 31 janvier des nouvelles et des anecdotes de la société. « Le duc de T..., m'écrit-elle, devait à toute la terre; ses créanciers, entre autres un grainetier auquel il devait trente-six mille francs, ont fait saisir ses meubles. Tout à coup sa paisible petite maison a été le théâtre d'un encan public, ou plutôt les huissiers ont tout envoyé sur la place du Ghâtelet, où l'on a vendu jusqu'à concurrence de sa couchette et d'un matelas. Moitié indifférence, moitié habitude de sa haute politesse, il faisait les honneurs aux huissiers et voulait les forcer à s'asseoir dans les fauteuils qu'ils venaient saisir. » Le duc de T... était à peu près en enfance depuis deux ans; il s'était amouraché depuis quelque temps d'une vieille coquine, qui, sous prétexte d'arranger ses affaires, y a mis le plus beau désordre ; on vient de l'en séparer, et il est interdit.
li. — En réjouissance du mardi gras, il y avait beaucoup