‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 57 sur 231 · CHAPITRE IV. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — AVRIL

de masques dans les rues de Perpignan. La coutume est de se jeter des dragées ce jour-là. En me promenant à cheval dans la rue, j'ai eu beaucoup de peine à convaincre le brigadier de lanciers qui me suivait qu'on n'en voulait pas à ma personne; il était tout disposé à charger les masques. Ces dragées sont faites exprès pour ces divertissements; ce sont des espèces de pierres que les seuls polissons des rues ramassent et mangent. En passant devant les fenêtres de Mme Jaume, beaucoup de jolies jeunes personnes de la société étaient aux fenêtres et m'en ont accablé.

i2. — Le mercredi des Cendres, vers deux heures de l'après-midi, on se porte en foule de Perpignan sur la route d'Espagne, à deux kilomètres de la place, à un endroit nommé la fontaine d'Amour. Toutes les classes s'y rendent; il y avait bien dix mille personnes. J'y avais placé trois musiques de régiment; cette promenade, où il y avait encore quelques masques, a été animée.

16. — Le marquis de Sainte-Aulaire, fils de notre ambassadeur à Vienne, nommé secrétaire d'ambassade à Madrid, a dîné chez moi. Il se rend à son poste; il croit ses dépêches relatives à un emprunt que le gouvernement espagnol veut contracter.

5 avril. — Le comte de Brunetti, ministre d'Autriche en Espagne, est passé par Perpignan; il se rend à Vienne. Le poste de Madrid, dit-il, n'est pas tenable en ce moment à cause de l'exaltation des partis. Le gouvernement autrichien, n'ayant pas reconnu la régente, ne veut laisser à Madrid qu'un simple chargé d'affaires; voilà la vérité. M. de Brunetti voyage avec ses enfants et sa femme, petite-fille de la duchesse de Benavente; suivant lui, les Espagnols s'égorgeront pendant longtemps. Il raconte que M. de Rayneval. notre ambassadeur à Madrid, est dans la rude position où il se trouvait, lui Brunetti, en 1824, voulant empêcher le mal et ne le pouvant pas.

Le favori Munoz a des petits levers dans le genre de ceux du prince de la Paix; on le voit descendre l'escalier du palais, son chapeau sur la tête, donnant le bras à la Reine; le capitaine des gardes du corps suit, chapeau bas. Un des gen-

tilshommes de la chambre, du nom de Carbonnel, avait du crédit sur la régente. Sa Majesté l'a envoyé réfléchir en Andalousie, à cause des malencontreuses remontrances qu'il a faites à l'endroit du favori. Cela pourrait devenir funeste à la puissance de la Reine. Les Espagnols ne manquent pas de lois; ils en trouveraient s'ils voulaient la déposséder. Dans les différentes révolutions en Espagne le despotisme a seulement changé de mains.

Dix sous-officiers du 17" léger ont signé à Limoux une protestation républicaine. Pour prouver que les instigateurs n'avaient pas réussi à égarer au delà de quelques hommes, je les ai fait venir à Perpignan sous l'escorte d'un détachement de vingt hommes de leur corps commandés par un adjudant. A lUe, une foule d'habitants ont voulu faire boire la troupe et les coupables; l'adjudant les a conduits à la prison, a mis la clef dans sa poche et a laissé à leur garde la moitié de son détachement.

Les républicains ont chanté des couplets séditieux sous les murs de la prison, ont fait porter à boire et à manger aux prisonniers, et leur ont fourni une tartane pour la route; le conducteur leur a remis trente-sept francs, produit d'une souscription des patriotes de l'endroit.

a, — J'ai fait conduire à mon quartier général, par un détachement du 17^ léger, les dix sous-officiers signataires de la protestation républicaine. Sept imbéciles ont signé, sans savoir ce qu'ils faisaient, ce morceau d'éloquence.

Les émeutiers de Perpignan ignoraient que ces sous-officiers devaient être conduits chez moi : les vingt hommes avec l'adjudant du 17' léger les escortant n'ont pas été troublés dans leur marche. A peine avais-je fini le troisième interrogatoire que j'ai vu que la foule s'était amassée autour de mon logement; j'ai appelé quatre compagnies d'élite qui étaient de piquet dans les casernes. Le chef des républicains, Corbière, était à la tête des émeutiers. A l'arrivée des troupes, je leur ai prescrit de ma fenêtre de charger leurs armes et de bien ajuster s'ils avaient à faire feu. Les perturbateurs ont sifflé. La foule continuant à s'accroître, j'ai fait battre la marche de

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