‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 58 sur 231 · CHAPITRE IV. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — AVRIL

la division, batterie à laquelle j"ai, dès ma prise de commandement, accoutumé mes troupes à se réunir à l'improviste^ avec armes et bagages et prêtes à marcher. La masse de l'infanterie, de la cavalerie, de l'artillerie, s'est rassemblée très promptement. Les officiers généraux, les cor mandants de la place, de l'artillerie, du génie, de l'intendance sont venus prendre mes ordres. J'ai prescrit aux officiers généraux de mettre une partie des régiments en bataille dans la rue Saint-Martin, de masser le reste dans les rues environnantes, de tenir les rassemblements à distance et de placer des lignes de sentinelles en avant. Au moment de leur sortie, je me suis mis à la fenêtre et j'ai crié au commandant de Vésian, de l'artillerie : « Vos gargousses à mitraille sont-elles prêtes? — Oui, mon général, mes canonniers ont la mèche allumée, prêts à exécuter vos ordres. » J'ai continué tranquillement mes interrogatoires. Les vingt hommes du 17" léger ont ramené quatre sous-officiers en prison et reconduit chez moi, en échange, les trois plus coupables. Ils ont été presque entourés et accablés de cris de : <i Vive la République ! vivent les sous-officiers! etc. » 3Ion aide de camp Despinoy a été gravement attaqué; on a jeté une scie devant son cheval pour l'empêcher d'avancer. Jugeant le moment d'agir venu, j'ai prescrit à un commissaire de police de faire les sommations; il en a fait deux. Bien persuadés que les troupes ne les ménageraient pas, les factieux n'ont pas attendu la troisième, et ils se sont sauvés. Un bataillon du 17= léger, précédé de la gendarmerie et d'un peloton de chasseurs à cheval, a reconduit les coupables en prison. Je suis monté à cheval; des sifflets sont partis des fenêtres garnies de populace. J'ai dit à haute voix au capitaine de grenadiers du 17« de ligne Camou (1) : « Arrêtez ceux qui sifflent! » La compagnie entière a tourné la tête vers les fenêtres ; alors on eût entendu voler une mouche.

Les républicains crient beaucoup contre moi; ils ont acquis la certitude qu'ils ne seront pas ménagés, c'est là l'important.

(1) Depuis général de division.

A mon arrivée à Perpignan, j'ai trouvé les troupes fatiguées, bivouaquant sur les places. Les rixes étaient journalières : un soldat, deux habitants avaient été tués; on était venu assaillir les soldats même dans les casernes. Gela provenait de la faiblesse des autorités, qui n'osaient pas faire agir les troupes. Ces ménagements auraient fini par amener des collisions encore plus graves. J'ai fait rentrer les troupes dans les quartiers, prévenant que s'il se formait des rassemblements, elles en sortiraient non pour parlementer avec eux, mais pour les disperser vigoureusement.

20. — J'ai fait jouer les musiques sur les promenades pour divertir les habitants. Le goût de l'émeute semble calmé ; les républicains, qui se vantaient d'un mouvement aujourd'hui dimanche, n'ont pas bougé.

50. — J'ai commencé les évolutions de ligne avec les premiers bataillons du 2^ léger et du 17= de ligne. Je devais des oranges au bataillon du d7« de ligne, qui était le seul qui n'en eût pas eu à notre dernière promenade militaire. J'en ai acheté cent qu'on leur a jetées à toute volée et sur lesquelles ils se sont gaiement précipités.

l"mai. — Une instruction portait que l'argent que les communes destinaient à la célébration de la fête du Roi serait consacré à des souscriptions en faveur des militaires blessés à Lyon et à Paris; il n'y a donc pas eu d'illumination. Le garde des sceaux Persil avait écrit une belle lettre aux évêques pour les engager à faire un service pour la fête du Roi des Français. L'évêque et toutes les autorités civiles et militaires y ont assisté. Le prélat a lui-même entonné le Domine salvum fac Regem; l'année précédente, il s'était fait malade. Le préfet avait reçu dans la nuit une dépêche télégraphique du ministre de l'intérieur qui lui disait qu'il ne devait forcer personne à y assister, ce qui prouve qu'il y a eu sur d'autres points des réclamations. Il y a eu ensuite parade aux Platanes.

8 juin. — J'ai causé avec M. de Liebermann, ministre de Prusse à Madrid, où il n'a laissé qu'un chargé d'affaires. Il se rend à Carlsbad par Paris; il doit voir le roi de Prusse à Tœplitz. Il fait un grand éloge de la grâce et de l'amabilité de

Page 1