CHAPITRE IV. — JUILLET
la Reine. A Aranjuez, elle habite le rez-de-chaussée donnant sur le jardin, qui est public. Il y a six fenêtres l'une à côté de l'autre; trois sont celles de l'appartement de M. Muiîoz, les trois autres éclairent celui de la Reine. M. Munoz et elle dînent chaque jour en tête à tête. Celui-ci est gentilhomme de la chambre, mais de seconde classe, de ceux qui portent la clef sans panneton, qu'on appelle en espagnol llave de capon, ce qu'on ne trouve pas en rapport avec les fonctions qu'on lui attribue.
10. — Le cardinal Tiberi, nonce du Pape à Madrid, est arrivé à Perpignan; il n'a laissé qu'un chargé d'affaires, Espagnol de nation. Excepté les ambassadeurs de France et d'Angleterre, tous les autres quittent Madrid successivement.
15. — Ce soir, il y avait foule à la superbe promenade des Platanes; c'est aux musiques des régiments que j'y envoie qu'est dû ce prodige; avant, on n'y allait pas. On vient maintenant d'y établir des chaises et une espèce de café; cela a vraiment l'air de la promenade d'une grande ville.
23. — M. Arago, candidat de l'opposition, a été élu député à Perpignan, grâce à l'alliance des carlistes et des républicains.
23. — M. d'Oubril, ministre de Russie à Madrid, est arrivé à Perpignan avec sa femme et ses enfants. Il dit que la faveur de M. Munoz près de la régente est toujours la même, mais le favori ne s'occupe pas de politique. M. d'Oubril m'a raconté que la Reine, à Madrid, ne présidait aucun conseil; elle travaille seulement avec les ministres. Ce qui déplaît fort, c'est qu'elle a supprimé les audiences. Il y avait une heure fixée à laquelle tous les Espagnols, sans distinction, pouvaient parler à leur souverain. Ferdinand lui-même a toujours religieusement observé cet usage. La Reine, au lieu de cela, est constamment renfermée avec son amant.
19 juillet. — Je reçois à neuf heures du soir une dépêche télégraphique du ministre de la guerre, du 16 juillet; elle m'annonce l'entrée de don Carlos en Espagne, me prescrit de redoubler de surveillance sur la frontière, de faire des reconnaissances et des mouvements de troupes, mais sans passer la frontière.
29. — Beaucoup d'Espagnols passent à Perpignan; la plupart viennent de Madrid et vont à Toulouse; ils fuient le choléra et la guerre civile.
La comtesse de Téba, grande d'Espagne, la marquise d'Obisco, le marquis et la marquise de Mataflorida, sont passés aujourd'hui.
La comtesse de Téba. femme de trente-cinq ans, d'un esprit supérieur, se rend à Toulouse; elle a une fortune très considérable. Son mari est proceres; il est resté à Madrid pour la session des Cortès. Mme de Téba n'a quitté Madrid que le 18; elle y a vu commettre des horreurs : la garde urbaine a mutilé et assassiné les moines et les Jésuites dans leurs églises même; la troupe de ligne était sous les armes, et regardait faire. On savait d'avance ce massacre. Le supérieur des Jésuites avait demandé au gouverneur civil, San Martin, de prendre des mesures pour éviter leur égorgement; il n'a rien fait. Madrid a été deux jours sans gouvernement. Mme de Téba parle de la situation de l'Espagne comme effroyable; en outre de tous ses maux, ce pays est menacé de la famine.
21 novembre. — Le comte de Contades, pair de France, est mort à Angers; il avait plus de soixante-seize ans. C'était un homme d'un caractère entier; il était avare, et sans avoir beaucoup d'esprit, il n'en manquait cependant pas. II était peu aimable; avec un air rustre^ il ne laissait pas que d'être courtisan. Il ne manquait pas de vanité, et se faisait beaucoup rendre par ses enfants qu'il n'aimait guère. Il laisse un majorât de quatre-vingt mille livres de rente à Henri de Contades, mon neveu, qui a vingt ans maintenant (1).
28. — La princesse de Poix vient de mourir à Paris; elle avait plus de quatre-vingts ans; elle avait perdu l'année dernière son fils aîné, le duc de Mouchy, qui en avait soixantetrois. Elle était aveugle depuis plusieurs années. C'était une femme de beaucoup d'esprit, du meilleur ton; chez elle, on rencontrait du monde tous les soirs : c'est une perte pour la société.
(1) Henri de Contades, Ois de M. de Contades et de Mlle Henriette d'Oms, cousine germaine du maréchal.