CHAPITRE IV. — JANVIER
i3 décembre. — Un Anglais, parti de Madrid le 9, m'a raconté qu'à la revue des gardes du corps, partant pour la Navarre, le favori Mufioz était à cheval et s'entretenait avec la Reine familièrement. Dès que les gardes du corps l'ont aperçu, une rumeur générale a eu lieu; alors la Reine a ordonné de retourner de suite au Prado, où il y a un bataillon de mille hommes pour la garder. Il n'y a que le ministre de grâce et de justice qui soit avec la Reine; les autres ne peuvent l'aborder, les ambassadeurs demandent en vain des audiences.
20. — J'ai fait prendre les armes à l'improviste aux troupes de Perpignan, en faisant battre la marche de la division. Elles ont été remarquablement lestes à se rendre à leurs places d'alarme. J'ai fait de suite porter la cavalerie au Champ de Mars afin de couvrir l'établissement du bivouac de l'infanterie, ce dont le chef descadron de Bourgon s'est bien acquitté. J'ai établi ensuite la première brigade d'infanterie à la droite du pont, la seconde à la gauche, la compagnie du génie à la droite de la seconde brigade, l'artillerie en arrière, et aussi le gros de la cavalerie, qui est venu placer ses piquets aussitôt que l'infanterie a eu placé ses gardes. Nous sommes ensuite rentrés en faisant un mouvement de retraite.
16 janvier. — J'ai donné un bal hier; il a duré de huit heures du soir à trois heures du matin, heure à laquelle je me suis couché. Les joueurs d'écarté sont restés jusqu'à sept heures du matin. Il y avait trois cents personnes, mais seulement cinquante femmes, parce qu'il pleuvait beaucoup. Dans ce pays-ci, on compte sur le beau temps, et les dames de la société viennent au bal à pied. Plusieurs sont venues cependant dans leur équipage de campagne;, et même il y a eu un événement. La voiture de Mme Durand, femme du riche banquier, a accroché un char à bancs à glaces qui contenait les femmes du médecin, du chirurgien en chef et du directeur de l'hôpital militaire, et les a renversées sans autre accident que la rupture des
glaces par les pieds des dames d'un côté, et les têtes de l'autre côté. Cela se passait devant ma porte. Dans la salle du bal, on a bien entendu un bruit de carreaux. Les grenadiers de garde, ébahis, regardaient les têtes de ces pauvres dames encadrées par les vitres, sans venir à leur secours, lorsque mon domestique est arrivé, et les a tirées une à une de leur pénible position. Les toilettes des femmes étaient fort recherchées; il y avait de belles personnes, et abondance d'officiers pour danser. Les salons sont bien éclairés; l'orchestre, composé de deux musiciens de la ville et de huit musiciens du régiment, est excellent, de sorte que tout cela passe pour magnifique. Je suis de plus parvenu à réunir ensemble les femmes de tous les partis, ce qu'avant mon arrivée il n'était pas possible de faire.
21. — M. Dupleix de Mezi,pair de France depuis 1830, qui avait été directeur général des postes sous la Restauration, vient de mourir. On lui doit l'établissement des malles-poste actuelles, qui ont remplacé des espèces de brouettes. Ce n'était pas un homme d'un esprit étendu, mais d'un bon jugement, un très honnête homme.
16 février. — On a exécuté à Perpignan deux assassins. Dès le matin, à l'ouverture des portes, il était arrivé une foule de peuple des campagnes, quoique l'exécution ne dût avoir lieu qu'à deux heures de l'après-midi. II devait y avoir plus de vingt mille personnes. Gomme de raison, je n'ai pas été voir l'exécution, mais j'ai été avant considérer cette foule immense de peuple. Des familles entières, femmes et enfants, étaient venues des campagnes, apportant de quoi dîner. Les Catalans sont avides de ces spectacles et y amènent leurs enfants.
20. — Ma belle-mère, Mme d'Aubusson, me mande de Paris : « Ce qu'il y a de plus curieux à voir à Paris, actuellement, ce sont les différentes barbes de la jeunesse; il y a du Juif, du Capucin, du moyen âge par-dessus tout. Celle de Jacques de Fitz-James, accompagnée de ses cheveux, est, je crois, la plus remarquable. »
24. — Bal à la salle des francs-maçons de l'Union. Elle semble faite exprès pour une fête; elle était bien éclairée et bien ornée, seulement chacun payait ses rafraîchissements, ce