CHAPITRE IV. — AVRIL
qui est toujours embarrassant pour en offrir aux femmes qui vous refusent par discrétion. J'ai dansé le « grand-père » (1) avec Mlle Pons, fille du colonel en retraite, l'un des principaux maçons souscripteurs. Il y avait moins de femmes que chez moi, parce qu'on s'y est pris tard; ils ne se sont décidés à donner deux bals que tout à fait à la fin du carnaval, cinq ou six jeunes gens s'étant fait recevoir dans la loge.
25. — Le frère de M. le ministre Guizot, M. J.-J. Guizot, vient de mourir; c'était un brave garçon, petit et laid, et bien ridicule. On ne l'appelait jamais que J.-J. Quoiqu'il fût frère d'un ministre, on n'avait jamais osé en faire plus qu'un maître des requêtes au Conseil d'État.
2 mars. — J'ai été à un bal de grisettes donné par les jeunes gens de la ville, dans l'ancien hôtel du gouvernement, qui étaitcelui dumaréchal de Mailly; c'est maintenant une auberge de second ordre, à laquelle il ne reste de son ancienne grandeur que des parquets et des sculptures mal entretenus. Il y avait peu de jolies grisettes; je suis resté dix minutes.
3. — Il y a eu beaucoup de masques pour le mardi gras; ils louent des tambours et font un vacarme épouvantable dans les rues. Le préfet et Mme Pascal ont donné un fort beau bal où il y avait quatre cents personnes. Toute la société des différentes nuances va maintenant chez eux; c'est un miracle que le temps et moi nous avons opéré, car, avant mon arrivée, il n'aurait pas pu réunir une pareille assemblée.
19. — Le jour de saint Joseph est la fête des menuisiers. Ils donnent un bal où ils invitent les principales autorités; il y avait beaucoup de monde, très peu de jolies filles. J'ai été ensuite à un autre bal de grisettes relevées où j'étais invité par les jeunes gens; je suis resté cinq minutes à chacun.
7 avril. — La diligence de Girone à Barcelone a été arrêtée le 3 avril par une troupe de bandits. Toutes les places étaient occupées par des chanteurs italiens engagés au théâtre de Madrid. Comme l'un d'eux à qui l'on enlevait ses bijoux protestait de sa parfaite indifférence en matière politique, le chef
(1) Le « graad-pére » était une danse dans le genre du cotillon.
des bandits lui répondit : « Je ne tiens pas plus à don Carlos qu'à la reine Christine; je fais la guerre pour mon compte. »
23 mai. — Le général commandant de la subdivision, pénétré d'horreur contre les ordures qui abondent sur les remparts et dans les fossés, a voulu empêcher cet abus. Il a donné les consignes les plus sévères aux postes et fait établir ce qu'il appelle des plantons. Ce n'était autre chose que des factionnaires qui, au lieu d'avoir leur fusil, tenaient leur baïonnette à la main. Je l'ai formellement défendu, parce que c'est antimilitaire, et j'ai prié le général de se modérer sur sa guerre à la poudrette. C'est d'autant plus drôle que c'est la première chose qu'il prenne sur lui, et qu'il ait faite sans me consulter,
25 juin. — J'ai été à Camp Félix, ferme située à deux lieues dans la montagne, près Montalba, où j'ai un poste de vingtcinq hommes du 47' de ligne commandés par un officier. Ce poste fait des patrouilles jusqu'à la frontière, qui est à deux lieues de là. Je suis allé à Camp Félix à cheval, quoiqu'on dise qu'il n'y a pas possil 'lité de faire cette route autrement qu'avec un mulet. Les soldats sont bien à Camp Félix; j'ai goûté leur soupe, et je leur ai donné cent sous pour graisser la marmite. Je me suis perdu en revenant, et j'ai pris, dans une métairie, un petit guide de douze ans. Jamais je n'ai vu un malheureux couvert de plus de haillons : son pantalon, sa veste, son bonnet même étaient un habit d'Arlequin de toutes les couleurs, et encore tout cela était troué. Ce malheureux est le domestique du métayer; je l'ai habillé à neuf, je lui ai fait faire un bon repas, et je lui ai donné vingt sous; il n'avait jamais vu d'argent.
28 juillet. — Je viens de recevoir à Toulouse, où je suis en tournée d'inspection, la dépêche télégraphique suivante du ministre de la guerre : « Un crime horrible a été tenté ce matin à la revue. Le Roi n'a pas été atteint, quoique son cheval ait été blessé; aucun des princes n'a été blessé. Le maréchal Mortier a été tué; plusieurs généraux, aides de camp et gardes nationaux ont été tués ou blessés. Ce crime a été commis au moyen d'une machine infernale placée derrière une