CHAPITRE IV. — DECEMBRE
troupes que j'ai mises sur un pied aussi remarquable, leur reconnaissance, leurs regrets de ce que je ne marche pas avec elles sont une douce récompense des peines que je me suis données.
16 novembre. — M. le vice-amiral comte de Rigny vient de mourir à Paris, le 8 novembre 1833, après avoir parcouru une brillante carrière. Il avait été élevé par sa sœur aînée, Mlle de Rigny, qui demeurait avec son oncle l'abbé, depuis baron Louis, que j'ai connu il y a longtemps, car j'ai souvenance qu'à la campagne, à Acosta, il me tirait les cheveux quand j'avais douze ans. Ma connaissance avec M. Henri de Rigny date de la campagne de 1808 en Espagne, où il était dans les marins de la garde, et attaché au maréchal Bessières. C'était un homme de beaucoup d'esprit, fin et délié; il était mon ami, et m'en a donné des preuves. Il a été enlevé en peu de jours d'un rhumatisme aigu au retour d'une mission qu'il venait de rempUr à Naples pour le mariage de la princesse Marie, et qui avait échoué.
21 décembre. — D'après une lettre que le consul d'Espagne a reçue du ministère espagnol, il va adresser à l'ambassadeur d'Espagne à Paris un état des réfugiés à faire interner; il m'a dit lui-même qu'il comptait y porter à peu près tous ceux qui sont à Perpignan. Parmi eux, il y a beaucoup de familles inoffensives, des femmes et des enfants. Le préfet des Pyrénées-Orientales a fait des observations au consul, et il est de fait que cela attirerait sur le gouvernement du Roi, sans utilité pour la reine d'Espagne, une masse de haines. Il ne faut pas traiter de même des réfugiés qui intriguent et de pauvres gens qui fuient la mort, qui sont menacés d'un côté par le despotisme cruel qu'exerce Mina au nom de la liberté, et par celui que les bandes carlistes font subir d'un autre côté au nom de l'absolutisme.
Ces malheureux émigrés, étant plus à portée de leur pays, ont plus de facilité pour en tirer quelque argent, et pour avoir des nouvelles de leurs proches. Internés loin de leurs ressources, ils finiraient, en définitive, par subsister aux dépens de la France. Perpignan gagne beaucoup par la présence de
ces émigrés; tous les logements sont loués, et leur expulsion ferait ici un très mauvais effet.
8 janvier. — Les nouvelles de Barcelone sont effroyables. Des groupes nombreux se sont formés le 3, sur les principales places; on a battu la générale aux cris de : « Meurent les carlistes! î Ils se sont portés à la citadelle, la garde a levé les ponts-levis; mais, à sept heures du soir, le peuple a escaladé les remparts avec des échelles, et, à la lueur des flambeaux, il a massacré tous les prisonniers; ensuite, il s'est porté à l'hôpital, où il en a fait autant.
Le corps du colonel carliste O'Donell a été mutilé d'une effroyable manière, traîné dans les rues et brûlé; sa tête a été roulée comme une boule sur la promenade de la Rambla; les troupes et les gardes nationaux sont restés impassibles.
10. — J'ai fait mes préparatifs de départ et mes adieux; les danseuses surtout sont extrêmement fâchées de ce que mon congé de six semaines leur enlève quatre bals.
16. — Je suis arrivé à Paris, bien heureux de me retrouver dans ma famille. J'ai retrouvé mes enfants grandis, et cela a été une grande satisfaction pour moi de les revoir; l'aspect de mon pauvre père, bien vieilli et bien affaissé, m'a beaucoup affligé.
18. — J'ai vu le sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur, Gasparin, mon ancien camarade du 24* de dragons. Je l'ai convaincu de l'inutilité de déplacer le préfet des Pyrénées-Orientales, Pascal. Le député Lacroix avait presque obtenu ce déplacement, parce que M. Pascal n'a pas voulu faire destituer des percepteurs qui n'avaient pas voté pour lui.
22. — J'ai eu une longue audience du Roi, qui m'a témoigné sa satisfaction de mes services dans les Pyrénées, me disant qu'il lit tous mes rapports avec grand soin, ajoutant que j'étais de l'avis d'une intervention, mais qu'il ne veut pas intervenir. Je lui ai répondu que je n'étais de l'avis de Tinter-