CHAPITRE IV. — JANVIER
vention que dans l'intérêt de la France, pour occuper Barcelone et les principales places fortes de la Catalogne, pour avoir de l'influence en Espagne et nous préserver de la contagion révolutionnaire, sans qu'il nous en coûtât un sou. Le Roi a repris : « Que ce soit don Carlos ou la République qui règne en Espagne, je ne veux pas m'en mêler » ; et il m'a parlé de la triste situation de l'Espagne et de l'impossibilité que cela marche avec une reine au maillot, et même avec une reine gouvernante. Il s'est étendu sur l'avantage qu'avait la France d'avoir un roi qui gouverne, me disant que les Périer et les Broglie n'auraient rien été sans lui. Il m'a dit en riant beaucoup que don Carlos n'avait fait qu'une bonne chose, c'était le pied de nez qu'il avait donné à Thiers en traversant la France, sans que sa police s'en aperçût; en prononçant ces paroles, le Roi a pris son nez en éclatant de rire. Le Roi m'a presque continuellement parlé, en me laissant à peine la possibilité de placer de loin en loin une parole. Je lui ai dit que j'avais une grâce à lui demander : c'est que s'il y avait une nouvelle expédition en Afrique, qu'on ne prît pas pour la faire mes régiments sans moi, ce qui m'avait été bien douloureux. Notre conversation a duré trois quarts d'heure . Le Roi s'exprime facilement; il est éloquent et remarquablement instruit.
23. — Beau bal chez le Roi. La salle des Maréchaux a été restaurée; le Roi, me voyant dans cette salle parler au duc Decazes, est venu causer avec nous; il l'a abordé en lui disant : « Tous les fils de pairs ne sont pas lieutenants généraux comme M. de Castellane, qui sera pair tout naturellement, puisqu'il est dans les catégories; mais pour maintenir autant que possible l'hérédité, il faut qu'on y ajoute les propriétaires payant trois mille francs d'impôt. » Puis le Roi a parlé de ses travaux aux Tuileries, à Versailles, où il a fait une galerie magnifique. Le Roi, auquel on reproche d'être avare, a seulement beaucoup d'ordre, car il fait une dépense efl^royable en bâtiments.
25. — Je passe une grande partie de ma journée aux bureaux de la guerre pour les affaires de la division. Ce soir.
bal magnifique chez M, Thiers, ministre de l'intérieur. Mme Dosne, sa belle-mère, et Mme Thiers, qui est jolie, en ont fait les honneurs avec beaucoup de soin. Le petit M. Thiers, qui, malgré son grand talent, n'a rien de distingué dans les manières, avec sa laide figure et ses lunettes, a été obligeant pour moi.
26. — Longue audience de M. le duc d'Orléans. Nous avons causé de l'armée. Il m'a parlé des régiments de ma division qui ont fait partie de l'expédition de Mascara, me disant qu'il en était très content et qu'il n'avait pas trouvé un officier ou un soldat qui ne me regrettât. Le prince m'a expliqué ses idées sur différentes parties du service, sur le mariage des officiers, qui est une des plaies de l'armée. Il m'a engagé à venir causer de nouveau avec lui. me disant que les résultats que j'ai obtenus prouvent que je connais bien les troupes.
27. — J'ai eu une audience de M. le duc de Nemours. Ce prince est fort timide. M. le duc d'Orléans m'avait dit hier de m'entretenir avec lui de l'armée, qu'il s'en occupait, et que cela lui ferait plaisir. J'ai pris l'initiative à cet égard, car, sans cela, ma conversation avec M. le duc de Nemours eût été courte. Je lui ai répété à peu près les mêmes choses que j'avais dites hier à M. le duc d'Orléans. Une fois en train, M. le duc de Nemours a bien causé, et ne m'a laissé partir qu'avec peine.
28. — Bal magnifique chez M. le duc d'Orléans. Cela avait un aspect vraiment royal; les gens étaient poudrés, très bien tenus; les valets de chambre avaient des habits de velours avec des lisérés rouges. M. le duc d'Orléans était en culotte blanche, bas de soie, souliers à boucles; ses aides de camp également. Il a parfaitement fait les honneurs. Beaucoup de gens étaient également en culotte et bas blancs; j'étais du nombre. Il n'y a plus personne aux bals delà cour qui ne soit en uniforme; on n'exige pas encore les bas de soie et les culottes, mais bientôt l'étiquette ne permettra pas de faire autrement. Le trône s'est diablement relevé depuis 1830!
1" février. — J'ai été à la Cour des pairs pour assister au procès de Fieschi, dont les débats ont commencé le 30 jan-