CHAPITRE IV. — FÉVRIER 1836. M
tune, et il préfère le farniente de Paris. Quand on est jeune, cela va bien; mais c'est à quarante ans qu'on sent le malheur d'être sans état.
15. — La comtesse de Rumford, veuve en premières noces du célèbre Lavoisier, est morte à Paris le 10 février, à quatrevingt-un ans; elle avait une grosse fortune et recevait beaucoup; mais comme les enterrements sont un hommage qu'on rend aux vivants et non aux morts, et qu'elle n'a pas de famille, il n'y avait presque personne au sien.
18. — J'ai quitté Paris à midi, prenant congé de ma famille et de mon pauvre père, qui est dans un tel état de santé que j'ai le triste pressentiment que je ne le reverrai plus.
21. — J'ai vu à Valence le général Mylius, qui a quitté le commandement de la seconde brigade de ma division pour prendre le commandement du département de la Drôme.
23. — Je suis arrivé à Perpignan à six heures du soir. Chacun m'a témoigné satisfaction de me revoir; j'ai repris immédiatement le commandement.
24. — Je n'ai pas été fatigué de ma route, mais je suis bien aise qu'elle soit terminée, car cela est rudement ennuyeux. Je considère les voyages comme des médecines qu'il faut avaler le plus vite possible. Le général Saint-Joseph a fait de son mieux pour me remplacer pendant mon absence. Il a puni avec raison deux\ ffîciers qui, au théâtre, criaient contre le parterre qui leur jetait des pommes cuites. Le général Saint- Joseph donnait le lendemain un bal où les lieutenants et souslieutenants de plusieurs régiments se sont abstenus d'aller; il a considéré cela comme un complot, et a mis aux arrêts de rigueur pour quinze à vingt jours les plus anciens de chaque grade. Le général Saint-Joseph est un excellent et loyal homme, plein de zèle, mais il n'a pas le tact militaire; il a réfléchi deux jours pour faire ce beau coup-là; il aurait dû se moquer de cette abstention. Je n'ai pu qu'approuver purement et simplement ce qu'il avait fait; il faut toujours que force reste à l'autorité.
28. — La situation de la Catalogne ne s'est pas améliorée; carlistes et christinos continuent à se promener sans se faire
grand mal, parce que, à forces égales, ils ont soin de ne pas se voir, ou bien ils font feu de si loin qu'ils ne s'atteignent guère. La neige et le carême font qu'en ce moment ils s'occupent de leur salut pour l'autre monde, et qu'ils se massacrent un peu moins dans celui-ci; mais quand ils auront fait leurs pâques, ils s'égorgeront avec un nouvel acharnement.
7 mai. — Le duc de Mortemart m'écrit de Paris :
« Je reçois deux bonnes choses à la fois, mon cher Boni : votre lettre et la nouvelle de votre nomination comme grand officier de la Légion d"honneur. Recevez à votre tour mon bien sincère compliment. Votre femme a eu l'amabilité de me faire connaître tout de suite cette justice rendue à votre zèle; s'il était imité, mon cher ami, par la moitié de nos gouvernants, la France serait trop prospère.
« On va probablement vous prendre encore du monde pour Oran. Que de fautes et de dépenses entraînées par le défaut de prévoyance française ! Quel cauchemar que de voir la gloire et la prospérité d'une grande nation abandonnées à la niaise incapacité ou la perfide malveillance de quatre cents individus ! »
20. — Je reçois la dépèche suivante du ministre de la guerre : « Des bâtiments de l'État ont ordre de prendre à Port-Vendres et de transporter à Oran deux mille cinq cents à trois mille hommes de votre division.
« Dirigez sur-le-champ sur Port-Vendres les deux régiments de votre division qui sont le plus près de ce port, et faites-les embarquer à l'arrivée des bâtiments.
« Chaque régiment doit être de deux bataillons, et chaque bataillon autant que possible de sept cent cinquante hommes.
« Vous me rendrez compte de leur désignation et de leur départ. »