‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 69 sur 231 · CHAPITRE IV. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — MARS

prêts à embarquer avec le reste de la division, si on le désirait. J'ai fait d'énergiques représentations sur le recrutement qui est en usage pour les régiments d'Afrique. On prend des soldats dans les autres corps, ce qui leur vaut d'abord les plus mauvais sujets; chaque soldat arrive avec l'esprit de son régiment, ce qui détruit la religion du drapeau; de plus, la demande de volontaires est toujours fâcheuse pour la discipline, car elle appelle le soldat à une espèce de délibération. Les jeunes soldats iront toujours bien, lorsqu'on saura les discipliner et les conduire.

15 février. — Le maréchal Glauzel a été remplacé par ordonnance du 42 février 1837 dans le gouvernement général de l'Algérie par le lieutenant général comte Denis de Damrémont. La carrière militaire du maréchal Glauzel est terminée; la campagne de Constantine l'a tué.

18. — Le général de brigade Berthier a été remplacé dans ma division parle général comte de Dampierre.

Le ministre de la guerre m'ayant accordé des fascines et des gabions qui étaient dans les magasins de l'artillerie et du génie, pour faire un simulacre de siège, la tranchée a été ouverte contre un des bastions de la citadelle, et les travaux ont été suivis comme dans un véritable siège. Cet exercice est utile pour l'instruction des troupes.

24. — Le marquis de Gastellane, mon [père, né le 4 août 1758, est mort à Paris le 21 février 1837. Mes regrets de ne pouvoir assister à ses derniers moments ont été adoucis par la certitude qu'il ne m'aurait pas reconnu. Il a toujours été pour moi le plus tendre des pères. Ses facultés avaient baissé depuis plusieurs années; il n'a pas souffert. Il a été assisté par Tabbé Dupanloup, qu'il voyait depuis deux ans.

3 mars. — Le prince de Talleyrand, lié de tout temps avec mon père et qui a été loin d'être toujours un bon ami pour lui, s'est montré fort sensible à sa perte.

La vicomtesse de Laval, mère du duc Mathieu de Montmorency, dont mon père était l'ami intime, est très affligée; elle m'écrit son chagrin de voir disparaître tous ceux qu'elle aimait.

La marquise de Jaucourt, de la même société, m'écrit : « Vous venez de perdre le meilleur des pères, et nous le plus aimable et le plus excellent des amis. On devait s'attendre depuis longtemps à ce malheur, mais il n'en est pas moins sensible. »

A l'enterrement de mon père, c'était un concert d'éloges et de regrets. Depuis trente-deux ans que je suis au service, je n'ai jamais été un jour sans écrire à mon père, même dans les campagnes les plus rudes, en Russie par exemple. Je fermais la lettre lorsqu'il y avait un courrier; il avait aussi la bonté de me répondre exactement.

A l'époque de la Révolution, mon père était colonel du régiment de Languedoc-dragons, devenu 6' régiment de chasseurs à cheval. Il fut élu membre de l'Assemblée constituante parle bourg de Châteauneuf en Thimerais, et il y fut de la minorité de la noblesse. Devenu maréchal de camp, il quitta le service au 10 août, n'émigra pas et se retira à Acosta, maison de campagne près de Meulan.

Je me souviens encore du moment où on vint l'arrêter; il péchait à la ligne avec moi dans un petit lac. On le conduisit d'abord à Saint-Germain, puis à la Conciergerie. Il aurait été certainement guillotiné, si le 9 thermidor n'était pas survenu.

Le premier Consul le nomma en 1800 préfet des Basses- Pyrénées; il y resta jusqu'en 1810. Il créa la station des Eaux- Bonnes, et fit de grandes choses dans ce département, où son administration est encore bénie et son nom vénéré. Il fut compris le 17 août 1815 dans l'ordonnance qui nommait ouatrevingt-treize pairs héréditaires.

Le premier Consul l'avait rétabli dans le grade de général de brigade; sous la Restauration, on le nomma lieuten?nt général. Mon père parlait facilement dans les Chambres et était prompt à la réplique; il avait une beUe figure, des yeux très expressifs; il était mince, très vif; c'était un homme d'un esprit supérieur, d'une bonté inépuisable, d'une amabilité parfaite et d'une politesse exquise. Il était aimé et recherché par tous ceux qui le connaissaient.

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