CHAPITRE IV. — MARS
8. — Voici une lettre de ma pauvre belle-mère, dul" mars, que je transcris ici :
« Depuis huit jours, je n'ai eu ni la force ni le courage de vous écrire, mon cher Boni; mon cœur est brisé et mes pensées s'en ressentent, mais mon cœur est tout entier près de vous et de vos chers enfants, qui me deviennent ainsi que vous, s'il est possible, plus chers encore. Ma tendresse pour eux et pour vous semble s'augmenter de toute celle du plus excellent des pères, et nos liens s'en resserrent encore plus. Considérez-moi donc toujours comme une mère, et une mère qui reçoit en dépôt l'affection la plus tendre qui ait jamais existé entre un père et un fils. Vous avez été exactement instruit de la promptitude de ses derniers moments. Je venais de sortir d'auprès de lui, j'allais y retourner, lorsque Henri et sa mère sont entrés chez moi avec des visages si renversés que j'y ai vu à l'instant même mon malheur écrit. J'en ai été saisie, comme si, hélas! je ne l'avais pas prévu, parce que j'espérais encore quelques jours d'existence. Il n'a eu aucune souffrance, et son dernier soupir n'a été qu'une dernière et tranquille respiration. J'ai, au moins, pour adoucissement à mon profond chagrin, de penser que personne n'a jamais été entouré de plus de soins assidus, affectueux et continuels. L'attachement de tous ceux qui l'environnaient semblait en faire un besoin à chacun. Mais ce qui a été au-dessus de tout, c'est Andriveau et Ayharts; ce dernier ne le quittait ni le jour, ni la nuit, et semblait fondre son existence dans celle de son maître. Andriveau passait ses journées entières près de lui.
1 Votre femme aussi, mon cher Boni, a été et est, tous les jours encore, ce qu'on aurait pu demander à la fille la plus tendre. La noblesse de ses procédés en mille choses a égalé la bonté de cœur dont elle a donné les preuves les plus touchantes dans ces cruels moments, et dont elle me donne journellement les marques les pkis sensibles. Pour vos enfants, ils sont dignes de vous, mon cher ami, et, en votre absence, Henri vous a suppléé en toutes choses. C'est sur lui que sont retombés naturellement les devoirs les plus sacrés, mais les
plus douloureux, et dont il s'est occupé avec la plus religieuse occupation et la plus parfaite convenance. La pauvre Sophie a pleuré amèrement son grand-père, et sa santé même se ressent un peu de cette première et douloureuse séparation. Les petits aussi, selon leur âge, sont ce qu'ils doivent être, et j'ose vous prédire que vous aurez toujours le bonheur d'être un heureux père.
« En voilà bien long, mon cher ami; mon cœur et mes yeux ont besoin de repos. Aimez toujours en moi celle qui, depuis vingt-sept ans, était unie à l'être chéri que nous aimions si tendrement et qui vous a toujours aimé vous-même comme le meilleur des fils. »