‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 78 sur 231 · CHAPITRE V. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — JANVIER

ne connaît pas. Je n'ai pas voulu aller voir une grande revue, parce qu'étant là comme amateur, j'aurais fait une sotte figure. On m'a assuré que le lieutenant général Rulhières lui-môme avait fait des brioches. Cela n'est pas chose commune de rencontrer des officiers commandant bien, sans se tromper, les évolutions de ligne. Les officiers généraux et supérieurs commandant même passablement sont rares. Les ignorants, qui ne veulent pas se donner la peine de les apprendre, se plaisent à dire néanmoins que cela n'est rien. A Perpignan, je forçais les officiers généraux et supérieurs à s'en occuper de manière que les officiers généraux débutants fissent cette école sans compromettre leur grade. Le maréchal Soult m'écrivait, à propos de l'instruction des troupes sous mes ordres, de sa terre de Saint-Amans-la-Bastide, le 7 octobre 4837 : « J'applaudirai toujours à ce que d'autres régiments passent dans vos mains, où ils ne peuvent que gagner en instruction, discipline, tenue et bon esprit militaire. »

i" janvier. — Je me suis embarqué hier soir à six heures, et nous avons relâché à dix heures du matin, à Bougie. Il y a là un demi-cercle de 2.500 mètres dans l'intérieur duquel on peut, grâce à des fortifications, se promener habituellement sans recevoir des coups de fusil. Le troupeau de bœufs de la garnison ne peut y paître, cependant, que sous la garde d'un détachement. Le 3^ bataillon d'infanterie légère d'Afrique, de seize cents hommes, occupe Bougie, où l'on a dépensé à peu près un million en établissements. L'hôpital est construit en planches; les lits sont trop serrés, il y a beaucoup de malades; j'ai reconnu que le vin est trouble et mauvais. Bougie est, après Bône, le lieu le plus malsain de la colonie; cette mauvaise baie nous coûte par an deux millions à garder.

On me fait prendre un commandement exercé jusque-là par un maréchal de camp, et en envoyant trois lieutenants généraux en Afrique, on a oublié la formation de leurs états-

majors, conformément aux règlements. Je n'ai ni colonel ni lieutenant-colonel pour chef d'état-major; un chef d'escadron incapable en remplit les fonctions. L'intention du ministère paraît être de laisser en Afrique trois régiments d'infanterie française portés chacun à quatre mille hommes. On est fort, au ministère de la guerre, pour former en Afrique des corps spéciaux, afin d'avancer les favoris. Ces corps seront au-dessous des régiments de ligne et surchargeront le budget. Sous prétexte d'avoir des Arabes, on costume en Turcs des Français, qui sont paj'és plus cher que le reste de l'armée. Les zouaves avaient quelques Arabes au début; ils n'en ont plus maintenant, et leur effectif en ce moment est de six cents hommes présents, avec un cadre en officiers et sous-officiers qui serait suffisant pour trois bataillons. Il y a en France quatre-vingt-sept régiments d'infanterie bien constitués ; on pouvait facilement augmenter leur effectif de mille hommes; au lieu de cela, sans besoin, on a créé des corps spéciaux. Ainsi un nouveau bataillon de tirailleurs d'Afrique a cent quatre-vingts hommes. Rien n'est plus profondément immoral que la création de ces trois bataillons d'infanterie légère d'Afrique, de seize cents hommes chacun, et composés de voleurs. Il faut trois mois de condamnation, au moins, pour y être incorporé, et on expose ces corps à acquérir de la gloire! De pareils bandits ne devraient pas être placés dans un pays qu'on veut coloniser. Si, lors de la discussion du budget, on demandait au ministre comment il se fait qu'avec quatre-vingt-sept régiments d'infanterie d'effectif beaucoup trop faible, il crée de nouveaux régiments, il serait fort embarrassé.

2. — Je suis débarqué à Bône à huit heures du matin. Le lieutenant général Trézel m'a remis le commandement et m'a vendu ses mauvais meubles. Ma première visite a été pour l'hôpital, où il est mort 1,921 hommes en 1837. La rue qui l'entoure est un cloaque comme toutes celles de Bône. J'ai remarqué que les soldats ont leurs effets au lieu des capotes d'hôpital; il y en a, mais le directeur ne les délivre pas, prétendant qu'il n'a pas de place pour serrer les vêtements des

Page 1