‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 79 sur 231 · CHAPITRE V. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — JANVIER

hommes. Je lui ai demandé combien il y a de pièces dans son logement à lui : « Quatre », m'a-t-il répondu. « Vous en avez trois de trop, lui ai-je dit; je donnerais ma maison s'il le fallait pour que le soldat ait ce qui lui revient. » On porte sur les états ces effets, comme s'ils étaient en service, tout en ne les délivrant pas; ils se trouveraient neufs aux termes de leur durée. Gela tournerait bien au profit de quelqu'un. Le vin est mauvais. J'ai trouvé là des soldats qui ont été sous mes ordres; ils m'ont reçu d'une manière touchante, me disant qu'ils ont appris avec joie mon arrivée et que je leur ferai rendre justice. Le 12* de ligne était de ma brigade à Anvers; les 11' léger, 23% 26% 47» de ligne ont fait partie de la division des Pyrénées-Orientales; le 61% à Gonstantine, est le seul régiment qui ne me connaisse pas.

Les différents corps, les armes spéciales particulièrement, ressemblent ici à une troupe d"arlequins. Les ordonnances du Roi sont regardées comme non avenues. Le laisser-aller existant en France est encore plus grand ici. On dirait vraiment qu'on a inA'enté la guerre en Afrique; on Ta cependant faite avant. Les règlements sont foulés aux pieds. Vous voulez les faire observer et réformer les abus? On vous oppose une autorisation, au moins verbale, d'un des nombreux gouverneurs qui se sont succédé, et qui ont toléré ou approuvé la fantaisie de chacun.

3. — Le maréchal Valée semble affecter de ne faire aucun cas des ordres du ministre de la guerre, pour prouver son autorité. Je ne peux ni ne veux servir comme cela.

J'ai reçu à midi les visites de corps des troupes des différentes armes. Je donne un ordre pour organiser la division en deux brigades. La l", de dix bataillons, sera sous les ordres du colonel Roux. Les troupes de Gonstantine formeront la seconde, sous les ordres du général Négrier. La tenue des troupes est déplorable; il faut le voir pour le croire.

4. — Mon prédécesseur, le lieutenant général Trézel, s'embarque ce soir avec sa femme; cet officier général n'est pas du tout militaire. Homme de cabinet, il n'a rien de ce qu'il faut pour enlever le soldat; il ignore les détails du métier.

On ne sait pas pourquoi on l'a employé à des expéditions; il n'en est pas moins un honnête et loyal homme, seulement on n'aurait pas dû le faire sortir du dépôt de la guerre, où il rendait des services; la topographie est sa spécialité.

5. — J'ai reçu la visite de quelques chefs arabes. Je leur ai dit que l'intention du Roi était que la justice fût la base de tous mes actes; ils m'ont remercié.

Je fais empierrer le cloaque qui entoure l'hôpital, par des condamnés. Les rues de Bône non pavées sont infectes; la plaine non cultivée devrait l'être; elle a été acquise pour rien par des Européens qui ne recueillent que les herbes, la maind'œuvre étant chère. La condition de cultiver devrait être la condition sine quâ non pour acquérir. On pourrait joindre à chaque caserne des jardins pour les soldats.

Le génie construit des baraques en planches pour le casernement; il faut les recommencer sans cesse; il vaudrait mieux faire moins et bâtir solidement.

Tout est à organiser dans les troupes, mais on est habitué à vous opposer à tout une force d'inertie. Le colonel Brice, compromis dans l'affaire de Strasbourg, ne veut rien faire, c'est un détestable commandant de place; pour débuter,je l'ai mis quarante-huit heures aux arrêts, pour non-exécution de mes ordres; j'en donne chaque jour un sur la tenue et la discipline, pour arriver insensiblement à un bon résultat, en avançant toujours et ne reculant jamais.

Bône est tellement malsain que le 3' régiment de chasseurs à cheval d'Afrique, sur un effectif de onze cents hommes, en a perdu quatre cent neuf depuis quinze mois, dont douze seulement par le feu; je travaille de mon mieux à faire nettoyer cette sale ville.

L'incurie est telle que les corps ne se donnent même pas la peine d'enterrer les chevaux morts. L'autorité civile est sans le sou; on prend pour Alger la plus grande partie de l'octroi, qui a rapporté cent quatre-vingt-cinq mille francs en 1837. Il y a presque cruauté à ne pas laisser ses revenus à la ville la plus malsaine de la régence, celle qui a le plus besoin d'améliorations.

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