‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 80 sur 231 · CHAPITRE V. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — JANVIER

6. — Il est arrivé un olïicier de spahis indigènes de Gonstantine; il a mis trois jours, il n'avait avec lui que vingt hommes.

J'ai été visiter les ruines d'Hippone; elles consistent en des arcades bien conservées qui ont été bains ou citernes; probablement la mer passait au bas de cette colline et couvrait les marais malsains de la plaine. Au sommet se trouve maintenant un blockhaus occupé par un détachement du bataillon turc. Ils sont mal vêtus, quoiqu'on leur donne un franc par jour. En traversant la plaine, j'ai reconnu quarante-cinq chevaux de nos troupes morts; je les ai fait enterrer immédiatement. Jusqu'à présent, on donnait bien des ordres, mais on ne les exécutait pas, personne n'ayant la force de punir. On est persuadé qu'avec moi il faut obéir, et c'est quelque chose. La propreté de la ville se ressent déjà de ma présence.

7. — Grande parade sur la place de Bône, qui est trop petite. Cette nouveauté a fait grand effet sur la population. On ne conçoit pas que, dans un pays conquis, l'incurie ait été assez grande pour laisser envahir le pays par de prétendus acquéreurs, de manière qu'il n'y ait pas de terrain de manœuvre.

J'ai prescrit qu'il y ait une musique militaire trois fois par semaine sur la place de Bône, pour égayer un peu la population civile et militaire.

En me promenant du côté de Cassarin, j'ai vu huit chevaux du train des équipages abattus le matin. Les soldats, qui sont casernes du côté opposé, les avaient amenés là pour n'avoir pas la peine de les enterrer. J'ai mis le capitaine aux arrêts, et j'ai fait enterrer les chevaux. Comme on les avait jetés du haut d'un rocher sur la plage, on a été obligé d'employer cordes et poulies pour les remonter. Je me suis assuré par moi-même de leur placement dans une grande fosse.

On se figurerait difficilement ce qu'étaient les rues de Bône, il y a huit jours; partout chiens, chats, chevaux morts; les officiers se plaignaient de l'air pestilentiel et contribuaient de tous leurs moyens à l'accroître. Ils ne sont pas les plus faciles à se soumettre aux mesures de salubrité; il me faut sévir contre plusieurs d'entre eux.

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Deux cents condamnés au boulet et aux travaux publics sont enfermés à la Casbah, qui est à peu près réparée. On avait inventé de la faire garder par un dépôt du 3' bataillon d'infanterie légère d'Afrique composé de condamnés libérés, de sorte que les surveillants ne valaient pas mieux que les surveillés.

8. — Dans les camps, les soldats ont, au lieu de gibernes, des cartouchières à la ceinture. On a découvert que c'est plus commode. On a reconnu, il y a de longues années, que cela donne des descentes, cause des maladies d'entrailles et en ligne fait sauter des rangs entiers.

On a été obligé de les retirer au troisième bataillon des légions départementales peu après leur création. Le soldat a maintenant deux gibernes : celle d'ordonnance, qui pourrit dans les magasins par l'humidité, et celle de fantaisie autorisée par le ministre de la guerre sur la masse d'entretien. Cela me met dans l'impossibilité de supprimer ces absurdes cartouchières. La belle raison donnée pour les avoir est qu'en tirailleurs, avec la buffleterie sur l'épaule, les soldats mettent les cartouches dans un mouchoir; quelques-uns le feront toujours avec ou sans cartouchières.

Les tribus des environs de Bône ne nous sont pas très hostiles. Les Arabes viennent au marché, et ceux qui, sous le nom de spahis, doivent rejoindre l'armée si nous nous mettons en marche, viennent toucher leur solde.

J'ai passé à Bône la revue de l'hôpital, et j'ai renvoyé en France 174 hommes incapables de se rétablir. Je ne suis pas parvenu sans peine à les examiner; là, comme ailleurs, on opère avec un grand désordre.

9. — M. le duc de Mortemart, en revenant de Constantine, m'avait dit qu'on pouvait créer un beau port à Djidjelli; je me suis assuré, depuis mon arrivée dans le pays, que c'est impossible : il n'y a pas assez de fond. Cette rade ne vaut pas, à beaucoup près, celle de Stora, qui est la meilleure de la côte et qu'il faudra à tout prix occuper (1), si nous con-

(1) Où a crét' PJiilippcville sur celte rado.

HAPITRE V. — JANVIER 1838. 145

servons Constantine. Il est impossible de continuer longtemps à approvisionner Constantine de Bône : il y a quarante-deux lieues et sept jours de marche; cela deviendra très onéreux au gouvernement, outre que les Arabes chercheront bientôt à intercepter nos convois. La garnison de Constantine manque en ce moment de riz, de sel, de vin, de médicaments pour les malades. Il y a huit jours que les chevaux des deux escadrons de chasseurs qui s'y trouvent n'ont ni paille, ni foin. Les convois de ravitaillement mangeront en route la moitié du chargement.

Ily aune garnison de soixante-quinze hommes àLaCalle, commandée par M. Berthier ; ce pays est fort tranquille et rapporte beaucoup à cause des corailleurs. Avec les cent quarante mille francs de l'octroi de Cône, la recette totale de cette province a été en 1837 de quatre cent soixante mille francs. Il faudra arriver aussi à faire payer les tribus amies, mais seulement au mois d'avril, quand les récoltes seront faites. Ces tribus étaient accoutumées à payer la dîme au Bey; il iaudrait la diminuer d'un quart, pour qu'elles trouvassent de l'avantage à être soumises aux Français.

Il faut, avec les Arabes, faire des conventions par écrit de ce qu'ils doivent payer, les observer exactement et jamais ne leur rien demander de plus.

Ce n'est que quand ils payeront quelque chose qu'ils reconnaîtront véritablement la souveraineté de la France. Au lieu de cela, c'est nous qui payons les tribus, puisque les spahis que nous soldons y restent et en font partie.

10. — J'ai été voir la ferme du général d'Uzer, à environ deux mille toises de Bône; il a là plus de mille hectares de bonne terre dont il n'y a que quelques arpents cultivés. Dans son jardin, qui lui rapporte assez par les légumes que l'on vend à Bône, il a dix ouvriers européens qui sont payés chacun cinquante francs par mois et nourris; on n'en trouve pas à moins; tout est ici d'une cherté effroj'able. La France est la seule puissance qui ne paye pas davantage ses troupes outre mer. On devrait au moins donner ici un supplément de trente francs par mois aux lieutenants et sous-lieutenants, de qua-

rante francs aux capitaines et de soixante francs aux officiers supérieurs. Aussi nos officiers, quoiqu'on leur donne des rations, font la guerre à leurs dépens, ou plutôt, comme ils sont fort pauvres, ils vivent de privations. Dans cette province, les officiers qui sont dans les camps sont continuellement sous la tente et ont une existence misérable. Les Maltais, qui risquent leur tête pour leur porter des vivres, les leur font payer horriblement cher. Tant qu'on payera si mal l'armée d'Afrique, il régnera un mécontentement sourd d'autant plus fâcheux qu'il est fondé. Le besoin a contribué à cette manie du commerce qui s'est emparée de cette armée.

12. — Je fais commencer les travaux d'un canal pour joindre le Boujimah à la Seybouze, afin d'assainir la plaine.

Le gouvernement a commencé par où on finit ordinairement, on a envoyé des lieutenants généraux avant de former des divisions. J'ai, il est vrai, le titre pompeux de commandant supérieur des provinces de Bône et de Gonstantine. Lesdites provinces sont composées de ces deux villes et de tribus nomades appelées amies, tant qu'elles ne nous attaquent pas.

14. — J'avais fixé le 14 janvier comme terme de rigueur pour la distribution des capotes et pantalons d'hôpitaux que le gouvernement donne aux malades et qu'on gardait au magasin. On me répond que les hommes les ont. J'entre dans plusieurs baraques, je n'en vois pas. Mon pied droit tourne sur une pierre roulante; j'ai eu la force d'aller jusqu'à la baraque n» 2, où les effets étaient distribués. Le chirurgien m'a pansé; ce serait très fâcheux si cela me mettait dans l'impossibilité d'aller à Gonstantine.

La correspondance de Bône à Gonstantine se fait par des spahis qui mettent quatre jours.

Je commande si peu de fait dans cette ville, qu'on y forme des troupes turques à mon insu. Gela va très mal à Gonstantine; je le sais par les lettres des Arabes et par les caravanes que je fais questionner. Notre jeune caïd fait payer dix francs par maison, cinq francs par chambre; puis il impose, suivant son bon plaisir, les uns à mille francs, d'autres à cinq cents,

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