‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 86 sur 231 · CHAPITRE V. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — JANVIER

traire à toute hiérarchie militaire; aussi prendrais-je plutôt ma retraite que de le souffrir. Le général Négrier lui-même est militaire; il est fort embarrassé de sa position, et il trouve lui-même qu'elle n'a pas le sens commun. Le capitaine Bouteillon, commandant la compagnie du génie marchant avec le convoi, a fait, d'après mes ordres, métrer la route de Bône à Constantine par des sapeurs; il y a 169,180 mètres.

25. — J'ai reçu dans le salon du bey Achmed les visites de corps et celles des autorités arabes, à la tête desquelles était Sidi-Mohamed, le caïd. J'ai rendu au caïd sa visite, puis j'ai été passer, sur un terrain voisin de la ville, la revue de la garnison, qui est de 6.040 hommes.

J'ai voulu faire exécuter quelques mouvements; j'ai été médiocrement content. J'ai visité les tombeaux du général Garaman et du colonel Combes, placés au lieu où était la batterie de brèche, l'endroit où le général Damrémont a été tué, celui où le dépôt de poudre des Turcs a sauté, les cascades du Rummel. La petite vallée du Rummel avait des arbres, de jolis jardins; il n'y en aura bientôt plus; c'est la seule ressource de la garnison pour se chauffer.

La ville est imprenable sur presque tous les points, à cause des escarpements des rochers du Rummel. qui en fait presque le tour.

Le chef du bataillon du génie Niel et le chef d'escadron Buot, de l'artillerie, m'ont montré tout en détail.

Le général Négrier m'a donné un grand dîner; le caïd Sidi- Mohamed avait envoyé plusieurs mets, entre autres un fameux couscoussou, plat favori des Arabes, qui se compose d'une pâte ressemblant à du riz et de volailles bouillies; il y avait aussi un mouton rôti dans un grand baquet en terre cuite, farci de raisins secs, ressemblant au pudding. Tout cela n'est pas excellent. Il y avait plusieurs musulmans à ce festin.

Je me suis expliqué avec le caïd Sidi-Mohamed; il se défend de son mieux des imputations dont il est l'objet. Il a versé cent quarante-neuf mille francs sur les deux cent mille de la contribution.

J'estime le général Négrier un honnête homme, ferme; je

154 JOURNAL DU xMARECHAL DE CASTELLANE.

lui ai conseillé de faire un recensement des Kabyles qui sont à Gonstantine; s'il y en a onze mille sur les vingt-deux mille âmes, comme on le dit, il faudra alors les faire sortir. Ils ont des armes cachées, ce qui les rend d'autant plus dangereux. C'est la seule indication que j'aie laissée au général Négrier, qui est censé sous mes ordres; le maréchal Valée lui transmettra les siens directement. Aussi, je me lave les mains de tout ce qui adviendra dans la province de Gonstantine.

Une vingtaine d'officiers de la garnison de Gonstantine m'ont demandé à suivre le convoi pour rentrer en France. Presque tous ceux qui ont le temps de la retraite la prennent, même les officiers supérieurs. Il est grandement temps de faire attention au choix des officiers supérieurs; on nomme les plus anciens, et aussi on a les plus incapables.

Le colonel Mompez, du 61% veut aussi s'en aller; je le fais rester pour qu'il y ait à Gonstantine un échantillon de son grade.

Le colonel Lavoj'rie, du 2G% revient à Bône avec le convoi; il est ficelé d'une toile cirée comme d'un maillot; il se dit atteint d'une gastrite et n'en veut plus.

Son lieutenant-colonel Grégoire a demandé sa retraite; il est furieux de ne pas partir de suite. Je l'ai laissé au 26% parce qu'il est un peu meilleur et plus militaire que son chef.

26. — Nous sommes partis de Gonstantine fort en ordre et nous avons couché au bivouac de Foum-Souttas, à trentequatre-kilomètres de cette ville. N'étant plus chargés, nous marchons fort lestement.

27. — Nous sommes partis du bivouac de Foum-Souttas à sept heures du matin. Nous avons aperçu des Arabes ennemis sur notre droite, avant d'arriver au premier passage de l'Oued- Zenati. Il était impossible de les atteindre aussi loin. A une lieue de là, j'ai vu des Arabes à pied et à cheval. J'ai prescrit à M. Laurent, lieutenant de spahis, de prendre le galop vers eux, et je l'ai fait soutenir par deux pelotons de chasseurs à cent pas de distance. Les spahis ont ramené vingt et un Arabes, deux fusils d'un modèle français, deux pistalets, un yatagan, un cheval avec la marque du 3' d'Afrique; le reste des Arabes

Page 1