CHAPITRE V. — JANVIER
s'est sauvé; leur projet était probablement de couper la tête à nos traînards. Je n'en ai pas un seul, ayant une bonne arrière-garde et tenant la main à ce qu'on marche en ordre. Nous nous sommes établis à cinq heures du soir au bivouac de Birbali, ayant fait trente-cinq kilomètres. Le terrain est sec, le bivouac bon; seulement, peu de feu, les hommes étant à bout de leur bois.
On m'a parlé de faire un bulletin pour faire obtenir la croix à M. Laurent; je m'y suis refusé, en disant que M. Laurent a bien galopé, que je l'ai prié à diner, et que cela suffît. On ne revient pas de ce que je ne fais pas mousser ce beau combat pour obtenir des récompenses, suivant l'usage du pays.
L'administration a une peur effroyable de moi; malgré cela, je souffre encore de son incurie. A notre passage à Mjez-Amar, on a distribué du biscuit pourri à mes soldats; j'ai pu heureusement, à Gonstantine, leur faire délivrer deux rations de pain. J'ai ordonné que deux chirurgiens de l'ambulance, en outre de ceux des régiments, suivraient la colonne; ils ont oublié leurs trousses. Au moment où l'on a tiré sur nous, le chirurgien-major du 12° de ligne est venu me raconter que les scies de la boîte à amputation et les instruments étaient rouilles; notez que j'ai eu le soin, avant de partir, d'exiger de l'intendance une boîte à amputation; mais je n'avais pas vérifié l'état des instruments. J'ai dit à ce chirurgien de se taire; qu'il était inutile de faire connaître pareille chose au moment où la troupe marchait au feu. Ce chirurgien jette la faute sur le directeur de l'hôpital deBône; cela ne se passera pas comme cela.
Par terre, avec des sacs de campement, faute de bois, on avait fait soixante bois de lit et pas davantage. Les soldats sont à l'abri.
Il n'y a dans le 61» de ligne que quinze couvertures par compagnie.
28. — J'ai été rejoint à Mjez-Amar par le caïd de Guerfa, que j'ai nommé dernièrement et qui m'a escorté avec ses Arabes aux eaux minérales de Hammam Mascoutin, ce qui veut dire les Eaux maudites. A la suite des noces d'un frère avec sa
sœur, contrairement à la loi raahométane, elles ont surgi, m'a dit le caïd, et les ont engloutis; elles sont d'une abondance excessive, forment cascade et sortent de plusieurs cônes formés par le carbonate de chaux qu'elles déposent. J'y ai mis le doigt et j'ai été obligé de le sortir bien vite, la chaleur étant de 86 degrés. Le torrent qu'elles forment, lorsqu'il cesse d'avoir un fond de chaux, prend une couleur verte, et il y a au fond beaucoup de mousse ; ses bords sont charmants avec des oliviers sauvages couverts de lierre, des lauriers et un arbre qui ressemble assez à du buis. Il y a là encore de nombreuses ruines romaines.
J'ai trouvé, en rentrant au camp, du vin envoyé par le sous-intendant Lacour, d'après mes ordres. J'en ai fait distribuer une ration aux troupes du convoi et à celles du camp. Il est absurde de supprimer le vin à de malheureux soldats, là où il y a difficulté de transport; quand ils sont continuellement dans la boue, toujours sous la tente, il y a presque cruauté. Je ne négligerai rien pour faire cesser cet abus. J'ai toujours soin, avant de me mettre à table dans ma tente, de faire donner un bon verre de vin à chacune de mes sentinelles, et un après le dhier.
J'ai prié à dîner le caïd Ben-Mara de Guerfa; il n'a voulu manger que de la soupe, des légumes, boire de l'eau avec du sucre. Je lui ai accordé la mise en liberté immédiate de trois prisonniers et celle des dix-huit autres après une détention de huit iours à Mjez-Amar. Ben-Mara s'est porté fort pour les autres cheiks que ces prisonniers n'attaqueront plus les convois. Du reste, je ne sais plus qu'en faire.
Les Arabes ont l'habitude d'offrir toujours de l'argent; mon interprète a refusé deux cents francs de l'un d'eux, pour être payé de quinze cents francs légitimement dus, à Guelma, par notre administration pour vente de bestiaux. J'ai fait solder à cet Arabe son argent sans rétribution, et j'ai témoigné mon mécontentement à l'intendance de la conduite de son infidèle agent.
Le convoi ne courant plus risque d'être attaqué jusqu'à Bône, je l'ai disloqué. La compagnie du génie prise à Mjez-