CHAPITRE VI. — AVRIL
4 avril. — J'ai été visiter l'atelier d'Horace Vernet, il fait en ce moment un très beau tableau représentant une parade de l'empereur Napoléon dans la cour des Tuileries. Ceux qui l'entourent sont des généraux qui ont presque tous péri de mort violente. Vernet va donner la figure du colonel Combes au lieutenant de grenadiers en serre-file derrière le peloton, sur le premier plan; il servait à cette époque dans ce régiment. Ce tableau, commandé par l'empereur Nicolas, est destiné à Pétersbourg. J"ai connu tous les personnages; ils sont très ressemblants. J'ai vu aussi le tableau commencé qui représente le beau fait d'armes du lieutenant-colonel Changarnier dans la retraite de Constantine. Il est peint au milieu de son petit carré, entouré d'Arabes.
M. Horace Vernet m'a confirmé l'histoire qu'il a eue avec M. Duvivier à Guelma. Ce colonel lui offrit l'hospitalité, le fit coucher dans sa chambre et lui dit : « Je n'ai que la nuit pour travailler, je vous demande la permission d'écrire. » Il mit une grande chandelle sur une table, puis s'assit. M. Horace Vernet, soupçonnant quelque jonglerie de sa part, fit semblant de dormir. Il vit un moment après M. Duvivier apporter des lettres écrites, remplacer la grande chandelle par une petite, la souffler, et aller se coucher dans la pièce à côté.
Le lendemain, en se réveillant, Vernet lui demanda s'il avait bien dormi. « Je viens de me coucher, répondit le colonel Duvivier; vous voyez (en lui montrant les lettres et la chandelle) tout ce que j'ai fait et le temps que j'ai travaillé. » Cette histoire qu'on m'avait racontée en Afrique était donc exacte.
5. — On a beaucoup parlé des sermons du bel abbé de Ravignan, homme de talent qui s'est fait prêtre par désespoir d'amour et Jésuite pour qu'on ne crût pas qu'il avait l'ambition d'être évêque. Il était amoureux de Mme de B..., jeune veuve, petite, pas jolie, très spirituelle. M. A. de N..., son rival, moins agréable que lui, plus riche, l'emporta.
Voilà la cause de l'entrée au séminaire de l'abbé de Ravignan; il allait être avocat général, avait déjà marqué dans la magistrature par son talent; il aurait été loin dans cette carrière.
Je me suis donné un mal de chien auprès des députés pour obtenir une indemnité aux officiers de l'armée d'Afrique. Le Journal du commerce a fait un article dans ce sens; là-dessus M. Bernard, se croyant attaqué, a fait répondre dans un journal ministériel que les officiers de l'armée d'Afrique sont bien traités, qu'ils touchent double ration et comptent double campagne. Le baron Finot, député, m'a dit qu'il avait demandé au général Bernard la somme totale de la dépense; il s'est chargé de l'amendement, car on a pensé qu'il valait mieux le faire proposer par un député civil que par un militaire. La réponse du général Bernard a été : « Il faut prendre garde de se rendre aux exigences de l'armée ; on a donné cette indemnité en Espagne; on Taccorde aux Pyrénées et dans les grandes villes, mais les officiers n'ont pas les rations comme en Afrique. Si on avait la guerre sur le Rhin, l'Etat ne pourrait pas supporter une pareille dépense. — Il ne s'agit pas du Rhin, lui a répliqué M. Finot, mais de troupes outremer; elles sont plus payées dans ce cas-là par toutes les puissances. »
Le général Bernard a fini par lui dire de voir M. Martineau, directeur de l'administration. M. Finot a été plus content, parce que M. Martineau sait ce que c'est que les affaires.
Il a été convenu de supprimer les rations dans les lieux de station, où les officiers en tirent peu de chose, et de leur donner l'indemnité en remplacement. M. Martineau m'a consulté; il a été bien convenu entre lui et moi que les rations seraient données en sus, toutes les fois qu'il y aurait des expéditions. Il est inouï qu'un ministre de la guerre, par faiblesse et par crainte de se compromettre par trop de dépenses, combatte une mesure désirée avec raison par le gouvernement; il n'est pas dans son intérêt d'avoir en Afrique une armée dont les officiers soient misérables.
Le Roi et Mgr le duc d'Orléans désirent vivement voir cette indemnité accordée. J'ai trouvé généralement de la bonne volonté dans les députés de toutes les opinions; ils sentent bien que l'armée s'en prendrait à eux de cette économie déplacée.