CHAPITRE VI. — AVRIL
8. — Mme de Gastellane reçoit tous les soirs; il y a chez elle de la conversation; cela manque maintenant à Paris. Les jeunes gens ont pris la manie des clubs; ils y passent une grande partie du temps. D'un autre côté, notre gouvernement représentatif fait que les hommes politiques se rassemblent pour causer entre eux, la politesse française s'en va; les femmes de bonne compagnie sont délaissées; il n'y a plus de société.
Nous avions invité M. le marquis de Sémonville à dîner; sa santé ne lui a pas permis d'y assister; mais, fidèle aux principes de l'ancienne politesse, il s'est traîné chez nous à sept heures du soir. Il a toute sa tête, sa conversation a été très piquante; il s'est retiré au bout d'une heure en disant : « Je vais tousser chez moi. » Le pauvre homme est bien cassé; il sent sa fin approcher.
15. — Dans une longue audience de Mgr le duc d'Orléans, nous avons causé à fond sur le militaire; après m'avoir raconté qu'il ne s'en mêle pas, comme on le dit. Son Altesse Royale m'a engagé à lui écrire, si j'ai besoin qu'elle me soutienne ou si j'ai besoin d'elle pour toute autre chose. « Vous connaissez ma confiance en vous, m*a-t-il dit, je vous écrirai moi-même si j"ai à vous consulter sur quelque question militaire. Je regrette que vous partiez avant la discussion du cadre des officiers généraux; elle sera importante à la Chambre des pairs. » Je lui ai répondu : « Je ne puis rester; je me suis engagé avec la population de Perpignan à donner un grand bal pour la fête du Roi. »
Duc d"Orléans. — « Oui, cela fait bien pour la considération du général.
Général Gastellane. — « Par conséquent, cela est utile au service du Roi. »
16. — J'ai parlé pour la première fois à la Chambre des pairs sur la loi du recrutement; j'ai combattu l'idée de faire passer les classes en entier sous les drapeaux, en ne gardant les jeunes soldats que très peu de temps; on ne pourrait avoir ni artillerie ni cavalerie, ni soldats du génie; on n'aurait que des recrues sous les drapeaux, des recrues dans leurs foyers;
en un mot, on aurait seulement l'apparence dune armée.
J'ai dîné chez M. le duc de Fezensac, pair de France. Notre nouvel ambassadeur en Espagne est homme d'esprit, instruit, très distrait. Il a fort bien servi à la guerre; il est lieutenant général assez ancien, ayant été nommé maréchal de camp en 1813, sous l'Empereur; il était gendre du duc de Feltre, ministre de la guerre. Il y avait à ce festin le baron de Barante, notre ambassadeur en Russie; M. deViel-Castel, directeur aux affaires étrangères; M. de Flavigny, qui a épousé la fille aînée de M. le duc de Fezensac. Il a dirigé les affaires étrangères sous M. de Polignac, et n'a pas été employé depuis 1830.
17. — Le maréchal duc de Dalmatie est nommé ambassadeur extraordinaire à Londres pour le couronnement de la reine Victoria. Le maréchal Soult est enchanté: Mme la duchesse de Dalmatie ne l'est pas moins. Le comte de Flahaut est fort contrarié. M. le duc d'Orléans avait demandé pour lui cette ambassade au Roi; Sa Majesté, au lieu de refuser purement et simplement, y avait mis la condition que cela convînt au général Sébastian!, notre ambassadeur à Londres; cela a été une échappatoire du Roi. Le fait est que, puisqu'on ne voulait pas le nommer, il ne fallait pas lui donner d'espoir, le leurrer pour faire venir de Londres un refus de la Reine pour lui et une acceptation de M. le maréchal Soult.
24. — J'ai quitté Paris le 20 avril, et je suis arrivé aujourd'hui 24 avril à Perpignan, à onze heures du soir. La population de cette ville est dans la joie de mon retour; dans la cour, les musiciens et amateurs de la ville sont venus me donner une grande sérénade.
La situation de l'Espagne ne s'est pas améliorée pendant les quatre mois que j'ai été éloigné de ses frontières.
i" mai. — Service à la cathédrale, présidé par l'évêque pour la fête du Roi; il a été célébré avec beaucoup de pompe; le nombre des assistants à cette cérémonie va croissant chaque année.
J'ai raccommodé le préfet avec l'évêque; celui-ci est venu dîner à la préfecture. Mon bal du soir a été très nombreux, très gai et très animé.