‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 98 sur 231 · CHAPITRE VI. — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — JUIN

Le Roi, cette année, n'a donné qu'une croix, de la Légion d'honneur à chaque régiment. Sous la Restauration, on en donnait deux de Saint-Louis; on a mal fait de supprimer cet ordre militaire, qui plaisait à l'armée. Il fallait seulement changer le serment.

7. — Le ministre de la guerre n'a point encore remplacé le 17' de ligne, qui est parti, il y a plus d'un mois, pour Montpellier.

Jusqu'ici, on attachait de la cavalerie légère aux divisions d'infanterie: elle est éminemment propre à cet emploi, et moins chère que la grosse cavalerie. On m'a envoyé, au lieu de cela, un régiment de dragons. Les dragons sont bons, réunis en division, mais trop lourds pour le service d'éclaireurs.

22. — Le prince de Talleyrand (Charles-Maurice), né en février 1754, est mort à Paris en son hôtel, rue Saint-Florentin, le 17 mai 1838, à quatre-vingt-quatre ans. Ami de jeunesse de mon pauvre père, je vois disparaître en lui le dernier de ses contemporains; j'étais habitué depuis mon enfance à M. de Talleyrand. Une courte et très douloureuse maladie a enlevé M. de Talleyrand au bout de huit jours.

La France est menacée d'une perte beaucoup plus douloureuse et beaucoup plus difficile à réparer que celle de M. de Talleyrand. On craint pour les jours du général Haxo, qui est regardé comme le premier officier de génie de l'Europe, et qui a toujours été fidèle à la cause de son pays, qu'il a glorieusement servi.

7 juin. — M. le duc de Fezensac m'écrit de Madrid :

t Madrid, l" juin.

t Mon voyage s'est passé sans accidents, je suis venu de Santander par Burgos et Valladolid, sans rencontrer ni un voleur ni un carliste; j'avais une escorte d'infanterie et de quelques cavaliers; j'ai eu l'occasion d'admirer le zèle et l'activité des soldats espagnols. L'infanterie suivait mes voitures toute la journée, et quelquefois au trot. Je n'ai jamais rien vu

de pareil. Il n'y a pas un voltigeur français qui puisse soutenir la comparaison. Je suis persuadé qu'il viendra un temps où cette armée fera encore parler d'elle en Europe. »

30. — Nous n'aurons bientôt plus ni cavalerie, ni artillerie, grâce à notre système de remonte, qui peut être fort avantageux pour les propriétaires, mais qui ne Test certes pas pour avoir des chevaux en état de marcher dans les régiments. Si cela continue, on transformera les régiments en haras, et les officiers ne seront plus que des éleveurs de chevaux. Il y aurait grande économie à acheter les chevaux des marchands, en exigeant qu'ils eussent plus de cinq ans et qu'ils fussent en état de servir immédiatement, et en les payant trois cents francs par tête de cheval de plus que le prix actuel de la remonte.

10 juillet. — Le couronnement de la jeune reine a produit à Londres un grand mouvement et de l'exaltation. Notre ambassadeur extraordinaire, le maréchal Soult, y a été complètement à la mode. Il avait fait faire une magnifique voiture pour cette cérémonie, ce qui a été trouvé de fort bon goût par les Anglais. C'est le seul du cortège qui ait été applaudi. Il est vrai qu'ils considèrent parfaitement la bataille de Toulouse comme gagnée par eux.

i2. — Mme la vicomtesse de Laval-Montmorency est morte à Paris, le 4 juillet, à quatre-vingt-sept ans; elle n'a survécu que de peu de jours à son ami le prince de Talleyrand; il allait chaque soir chez elle depuis bien des années lorsqu'il était à Paris. Mme de Laval est une des femmes les plus aimables que j'aie connues; amie de mon père, elle m'avait protégé depuis mon enfance; elle a conservé jusqu'au dernier moment la fraîcheur de son esprit, dont le charme amenait tous les jours chez elle une société peu nombreuse, mais excellente. Elle a habité longtemps la même maison que le comte Louis de Narbonne. Mme de Laval était bonne, piquante; je n'ai jamais vu rien de pareil à la grâce avec laquelle elle vous faisait des reproches. Son amabilité était parfaite; elle avait perdu son fils unique, le duc Mathieu de Montmorency, il y a

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