‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 10 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

peuple et délivra, par ce mouvement, plusieurs Français. Je courus rendre compte de cet événement au fjénéral Grouchy, gouverneur de Madrid; les troupes prirent les armes, on fit des patrouilles, et tout rentra dans Tordre.

Le grand-duc de Berg passa successivement en revue les divisions du corps du général en chef Du[)ont.

J'étais logé chez don Juan Manuel de Zorzano Isoria. L'n jour que je rentrais à onze heures, après une longue attente à la porte de la maison, il me fallut la faire enfoncer à coups de hache par la patrouille espagnole.

Le comte de Beauharnais, ambassadeur de France, donna, le 5 avril, un beau bal; on n'en avait pas vu, à Madrid, daus.'si nombreux depuis plusieurs années. Le prince de la Paix ne souffrait pas de grandes réunions; cet ex-favori, en exécration aux Espagnols, était gardé à vue par les gardes du corps.

Une compagnie basque organisée, pour la garde du grandduc de Berg, par mon père, préfet des Basses-Pyrénées, arriva en quinze jours de Bayonne à Madrid; cette troupe était composée d'hommes très forts, en costume de leur pays.

M. de Beauharnais avait servi la révolution en faveur de Ferdinand, croyant agir dans les intérêts de l'Empereur; il s'était trompé. Ce petit ambassadeur était fort peu capable; il fut rappelé, le 10 avril; M. de La Forêt le remplaça.

Le général Mouton prit, le 11 avril, à l'Escurial, le commandement d'une division chargée de la garde du roi Charles IV. Le costume de ce prince me frappa; il avait soixante-dix ans. était gros, assez grand; il avait l'air très peu spirituel. Son habit droit, à la française, était couvert de plaques de différents ordres, garnissant sur deux rangées l'espace entre son épaule et la poche de son habit; il portait des bas gris remontant par-dessus ses culottes. La raide petite reine Marie-Louise, droite, crêtée, se tenait toujours derrière Sa Majesté; elle ne quittait jamais le roi et le gouvernait entièrement.

Nous logions dans la maison du prince de la Paix; cela me porta malheur apparemment : j'y fus désagréablement et

assez dangereusement blessé. Le chef d'escadron Baudry, mon camarade, avait perdu le bout du fourreau de son épée, il montait l'escalier devant moi, en gesticulant; malgré sa petite taille, la lame m'était entrée dans le genou. Je n'eus qu'au bout de quelques jours la certitude de ne pas rester boiteux. Je dus malgré cela, le 15 avril, aller à franc étrier à Madrid porter des dépêches du roi Charles IV. ou plutôt de la reine, au grand-duc de Berg. Ce prince me fit repartir quelques heures après; je roulai sous mon bidet, mauvais remède pour ma jambe malade. La France ne reconnaissait pas Ferdinand VII comme roi.

J'étais tous les trois jours de service auprès de Charles IV; je l'accompagnais à cheval, à la promenade, à côté de sa voiture; son escorte était composée de seize carabiniers, moitié do chaque nation. Charles IV me recommandait d'entremêler les Français avec les Espagnols et de surveiller ces derniers. Il mourait de la peur d'être enlevé; il me répétait chaque fois : « Vous avez un joli cheval, ne me laissez pas emmener, ï II était dans sa voiture avec la reine; ils avaient entre eux deux la petite fille du prince de la Paix. Notre service fut actif à l'Escurial : sur trois aides de camp, il y en avait un près du roi, un autre chez le général Mouton; le troisième était ordinairement à cheval sur la route de Madrid pour la correspondance des souverains.

Le général Mouton passa successivement la revue d'un bataillon du 5* d'infanterie légère, mon ancien régiment, de la 2» légion étrangère, d'un beau bataillon suisse, du 2' régiment, commandé par M. de Castella, homme de cinquante ans, bon vivant, trouvant avec raison le séjour de l'Escurial fort triste. La situation de ce palais, au pied d'une montagne, sur une éminence, n'est pas autrement gaie. Le château a la forme d'un gril : la plus grande partie est occupée par des moines, la plus petite par le roi; le reste du village se compose de casernes, de bAtiments destinés aux gens de la cour. Les biches et les cerfs se promènent par troupeaux dans la forêt. Nos soldats en tuèrent quolipies-uns: cela dé})lutau roi, et on le défendit très sévèrement. Une compagnie de grena-

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