CHAPITRE PREMIER
diers français occupait les portes du palais, de concert avec les gardes wallones et espagnoles. Les officiers de service des deux nations couchaient dans une salle des gardes, sur des matelas. Peu savaient ou voulaient parler français; nos conversations n'étaient donc pas longues.
Je pris, le 21 avril, à Gualapajar, le commandement de cinquante cuirassiers, et j'escortai avec cette troupe, le 22, jus- (|u'à Las Rosas, le roi Charles IV qui se rendait en France.
Mai. — Il y eut, le 2 mai, une émeute à Madrid; le prince Murât dissipa les révoltés après un combat dans les rues qui fut assez vif. Le commandant Baudry fut assailli à coups de fusil dans la forêt de l'Escurial, en revenant à notre quartier général.
Le général Mouton était désespéré d'être loin de l'Empereur. Amoureux à Paris de Mme L..., dont le vicomte de Castellane mon oncle s'occupait pendant ce temps-là, fort ennuyé du séjour à l'Escurial, cela lui avait pris sur les nerfs et l'avait fait sortir de son caractère. Il se servait toujours à table le premier, et passait la cuiller en disant : « A vous, messieurs. > Si on lui offrait quelque chose, il répondait : t Si j'en voulais, j'en demanderais. »
Traversant le salon de service où nous jouions, faute d'autres distractions, au petit palet et au sou, il nous demanda avec hauteur si nous faisions un tripot de sa maison.
Invités tous à dîner chez le colonel Castella avec lui, le général Mouton fit dire le matin : « L'aide de camp de service m'accompagnera », sans parler des autres en aucune façon. J'y fus en conséquence de mon côté. A son entrée, le général Mouton vint droit à moi, me demandant si on ne m'avait pas dit qu'il ne voulait que l'aide de camp de service. Baudry arriva, salua M. de Castella; le général Mouton se leva en colère : • Il est plaisant, monsieur, que vous vous rendiez plutôt à l'invitation de M. de Castella qu'à mes ordres. » Puis, se retournant vers son neveu : « Perrin, allez dîner chez moi avec l'officier de garde. » Je sortis avec lui, pensant bien que je ne mangerais pas tranquille. Le lendemain, le général Mouton fit dire au chef d'escadron Baudry de faire son
paquet; ce dernier eut une explication vive et prouva au général qu'il avait tort.
J'écrivis au général Mouton pour lui demander de me faire placer dans un régiment et de me donner un congé en attendant. Le général Mouton m'envoya pour quinze jours aux arrêts. Son neveu Perrin pleurait à chaudes larmes de ne pouvoir faire comme nous. J'écrivis une lettre au général Mouton, et je chargeai son secrétaire Blanchard de solliciter une réponse; la voici :
« L'Escurial, le 7 mai 1808.
i A Monsieur le lieutenant CasteUane,
t Mon secrétaire m'a dit que vous me demandiez une réponse. La faire prouve beaucoup quand elle est si peu méritée. Vous saurez donc, puisque vous le voulez absolument, que je vous ai pris par attachement pour votre père, et qu'en vous conservant après avoir violé mes ordres et provoqué par des défauts d'égards trop souvent réitérés ce que vous appelez des humiliations, je donne encore à votre père une grande preuve de mes sentiments pour lui.
€ Vous garderez les arrêts de rigueur pendant quinze jours, et ensuite vous connaîtrez ma décision sur le congé que vous sollicitez.
f Sachez de plus. Monsieur le jeune homme, que je vous dégage de toute reconnaissance, et soyez bien convaincu que je n'ai vu que monsieur votre père dans mes procédés pour vous.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
t Signé : Mouton.
€ P.-S. — Trêve d'écritures, i
J'étudiai l'espagnol, l'italien, et la théorie, pendant mes arrêts; le général Mouton me traita à merveille à ma sortie, m'assura qu'il ne me savait aucun mauvais gré de ce qui s'était passé, et qu'il voulait me servir de tous ses moyens, qu'il pensait beaucoup de bien de moi.