CHAPITRE VI. — JANVIER
Janvier. — On a employé auprès des inspecteurs généraux d'infanterie et de cavalerie des voltigeurs de Louis XIV. Plusieurs maréchaux de camp de cette espèce, adjoints aux inspecteurs, prennent rang de 4795, ou plutôt on a eu en 1814 cette attention, de les faire, de capitaines avant la Révolution, maréchaux de camp. Quelques-uns, et c'est le petit nombre, ont fait une ou deux campagnes en émigration. M. le maréchal Soult donne à ces gaillards-là 20.000 francs d'appointements et met à la retraite des généraux de division qui ont fait la guerre depuis vingt ans. M. de Pully, inspecteur général de cavalerie, fort vert, est dans ce cas; il passe, en perdant son gouvernement de Meudon et ses majorats, de 95,000 francs de revenus à 6,000 francs de retraite.
Le Congrès va très mal; tout y est à la guerre. L'Autriche, l'Angleterre et la Bavière sont d'un côté, la Russie, la Prusse et les Wurtembergeois, de l'autre. Suivant les apparences, la France restera spectatrice des événements pendant quelque temps.
10. — J'ai appris hier à une soirée chez la marquise de Gontaut l'affreux accident arrivé à la princesse de Léon, née Serent, ma cousine. Le feu a pris à sa robe; horriblement brûlée, elle a succombé ce matin. Elle avait vingt-quatre ans et avait épousé, il y a sept ans, Auguste de Rohan-Chabot, prince de Léon, fils aîné du duc de Rohan; elle ne laisse pas d'enfants. Mme de Léon avait beaucoup d'esprit; par son désir de plaire et de dire des choses agréables, elle faisait oublier le peu d'agrément de sa figure; elle avait de beaux yeux, point de menton ; elle était fort instruite, n'était point médisante, s'efforçait de faire valoir ceux qu'elle aimait; elle était pieuse, d'une conduite irréprochable.
Elle a conservé sa raison jusqu'au dernier moment. Les princes et Madame ont été chez Mme de Serent pour savoir de ses nouvelles. Comme on annonçait à Mme de Léon qu'il
y avait beaucoup de monde dans le salon pour savoir de s( nouvelles, elle a dit : « Je le crois bien, on aura pitié d'une pauvre femme qui souffre le martyre. »
Le vicomte de Montchenu a cinquante-cinq ans, a servi quelque temps avant la Révolution dans le régiment du Roi (infanterie). Si ce corps existait encore, il serait peut-être . arrivé à avoir aujourd'hui rang de colonel; il aurait eu la retraite de maréchal de camp, sans oser jamais espérer être employé dans ce grade. Mmes de Jaucourt et de Laval sollicitant le prince de Bénévent, à la Restauration, de faire quelque . chose pour le vicomte de Montchenu, M. de Talleyrand ne savait trop quelle place lui trouver; il leur dit : « Montchenu doit avoir servi quelques jours autrefois. Il aura été au régiment du Roi, il faut qu'il fasse une demande au ministre de la guerre. Dupont a de la facilité. Je le lui recommanderai, il le fera maréchal de camp. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le maréchal Soult vient de lui envoyer des lettres de service pour la 12* division militaire, en qualité d'adjoint au lieute-, nant général inspecteur. Le voilà avec 20.000 francs d'apr pointements; il n'avait pas le sou. On ne peut avoir une tournure moins militaire; ce seront des troupes bien inspectées (1).
Les royalistes se plaignent bien à tort du mauvais esprit de l'armée; ils ne peuvent lui refuser un brevet de douceur; ils avouent eux-mêmes que jamais, sous l'ancien régime, ils n'auraient souffert de pareils passe-droits.
L'intention du maréchal Soult est de donner un tiers des emplois vacants d'ofliciers généraux en activité à ceux qui n'ont pas été employés militairement depuis la Révolution; il veut bien laisser les deux autres tiers à l'armée. Le maréchal Soult, pour faire sa cour aux ultras, a créé une commission d'un monument à élever aux victimes de Quiberon et la préside. Il a établi une chapelle au ministère de la guerre, et a nommé un aumônier. Cela, par parenthèse, obligera ses successeurs à y assister à la messe.
(1) Le vicomte do Montrlionu fut noninn'. plus tard, comuiissairc français, pour surveiller Napoléon à Sauilo-Hclène.