CHAPITRE VI — JANVIER 18i
Mlle llaucourt, célèbre actrice du Théâtre-Français, jouant les rôles de reines avec un grand succès, a fait ses adieux à ce monde d'une manière très théâtrale; elle a dit à son médecin : « Ce sera demain le dénouement de la traj^édie. » Le curé de Saint-Roch avait prévenu les comédiens (fu'il avait ordre des grands vicaires administrateurs de l'archevêché (le siège est vacant) de ne pas recevoir son corps. Le convoi se dirigeait vers le cimetière; arrivé auprès du boulevard, il fut arrêté par le peuple et obligé de revenir sur ses pas à l'église. Les portes de Saint-Roch étaient fermées; le peuple les a fort endommagées. Le suisse, les voyant presque enfoncées, a remis les clefs. La populace et les acteurs sont entrés dans la sacristie, y ont trouvé des prêtres, les ont forcés de venir chanter un De profundis. Les acteurs et la multitude ont allumé les cierges; il y avait des gens du peuj)Ie dans la chaire, jusqu'au-dessus du dais. Plusieurs péroraient. Baptiste, de la Comédie française, et Potier, des Variétés, ont parlé. On criait : « Il faut pendre le curé par les cheveux, lui donner le fouet sur les marches de l'église », et d'autres gentillesses de ce genre. La plupart des acteurs étaient en habit de gardes nationaux. La garde est arrivée pendant ce tumulte; trop faible, elle a été forcée de se retirer. Le peuple, au milieu des vociférations de : « A bas les calotins ! etc. », criait : « Vive le Roi ! » Le corps a été conduit au lieu ordinaire de sépulture, escorté par des gendarmes de la ville de Paris, qui étaient arrivés et écartaient le peuple.
On a fait courir le bruit que le Roi avait envoyé du château un prêtre, avec un officier des gardes du corps, pour faire le service; il n'y a pas le premier mot de vrai. Le Roi, consulté par le curé, sur l'ordre reçu de ses supérieurs, lui avait fait dire de faire son devoir. On croit généralement que les comédiens ont provoqué cette petite émeute. Au moment où le convoi se dirigeait vers l'église, Huet et Paul, de TOpéra- Comique, se rendirent au chAteau; parvenus à la porte du cabinet du Roi, ils dirent au premier gentilhomme de la chambre : « Nous venons demander un ordre de Sa Majesté pour faire le service de Mlle Raucourt. » Le duc de Duras
entra pour prendre les ordres de Sa Majesté et leur répondit) de sa part : « Le Roi ne se môle pas des affaires de TEglise; le' curé connaît son devoir. On vient d'ailleurs de rendre compt à Sa Majesté que tout est rentré dans l'ordre. > Huet a répliqué : « J'espérais rapporter des paroles plus consolantes ai peuple » ; puis il s'est retiré avec son camarade Paul.
i8. — Le chevalier de Boufflers, membre de l'Institut,! célèbre par son esprit, est mort à soixante-dix-sept ans.
2Î. — Translation des restes de Louis XVI et de la reine Marie -Antoinette; ils ont été retirés d'un terrain appartenant à M. Desclozeaux, acquéreur du cimetière de la Madeleine. Monsieur, M. le duc d'Angoulème, M. le duc de Berry, M. le duc d'Orléans, ont accompagné le char funèbre; il était escorté par un détachement des compagnies rouges de la maison du Roi; les troupes de ligne formaient la haie. La cérémonie a duré dix heures. Les princes sont partis à huit heures des Tuileries, ont été rue d'Anjou, sont entrés à une heure dans la cathédrale de Saint-Denis.
L'oraison funèbre de Louis XVI par M. de Boulogne, évoque de Troyes, n'a eu aucun succès. On est sorti de l'église à six heures du soir. Les troupes de la maison du Roi, qui formaient escorte, ont été renvoyées aussitôt l'arrivée à Saint-Denis; pour la ligne, on la laissée sous les armes, et elle a beaucoup souffert du froid. Le !«' de housards, parti de son quartier de Vincennes à trois heures du matin pour être rendu à six heures à Saint-Denis, comme on le lui avait prescrit, est descendu de cheval à six heures du soir.
Le vicomte de Bruges, frère du vice-président du comité de la guerre, capitaine avant la Révolution, a été nommé lieutenant général et désigné par le maréchal Soult pour inspecter à Marseille; il n'a pas servi depuis vingt-deux ans.
Voici un trait du prince de Wagram (Berthier^ : L'empereur Napoléon lui a fait écrire, de l'île d'Elbe, par le général Bertrand. i)0ur le prier de lui envoyer des plans et des rap- ])orts dont il avait besoin pour écrire ses Mémoires. Le prince de Wagram fut fort effrayé en recevant cette lettre ; il se rendit en toute hâte chez le Roi. le suppliant de la lire, lui
CIIAPITMK Vl. — FK\ HIKH 181.;. ^73
(J(3m.'iiHlanl s'il lallait envoyer ces inatf^'riaux à Napoléon. Le Roi a refusé de prendre connaissance de la lettre de ce capitaine des gardes da corps, l'assurant qu'il s'en rapportait à lui pour le contenu et lui disant d'envoyer ces plans à Bonaparte. « Vous croyez que je les ai envoyés? raconte lui-même le prince de Wagram. Pas si béte! »
24. — Le Iloi a annoncé au duc de Rohan, de la manière la plus .2:racieuse, sa nomination de premier gentilhomme de la chambre, en remplacement de M. le duc de FIcury. Sa politesse et ses excellentes manières le rendent particulièrement propre à cet emploi. On n'a pas nommé, dit-on, le comte de Talleyrand (Bozon de Périgord) premier gentilhomme de la chambre, parce que cela aurait fait trop crier. (Il est sourd à un degré peu commun.)
Février. — II y a eu des bals chez M. de Chabrol, préfet (le la Seine, chez la marquise de Praslin, chez Mme de Staël. Le prince de Wagram, le marquis de Lillers, le marquis de Relissen, en ont donné également. Le lundi gras, il y en a eu un très beau, masqué et déguisé, au Pavillon, chez M. le comte Greffulhe, où il y avait cinq cents personnes.
Les jours gras, très peu de masques sur les boulevards; de longues files de fiacres, de vilains équipages pour les considérer. La plus remarquable mascarade était celle de Franconi à cheval. Il y avait une calèche de personnages représentant la caricature des journaux; un masque était monté sur un cheval, habillé en dindon.
i^' — Le comte de Nansouty, lieutenant général, colonel g'-urral des dragons, capitaine lieutenant des mousquetaires, estmortàlasuite d'une longue maladie. On se disputait depuis quinze jours déjà sa place de mousquetaire. C'était un des oITiciers généraux de cavalerie les plus estimés de l'armée.
Le Roi a accordé 20.000 francs de pension à Mme de Montboissicr, fille de M. de Malesherbes.
11 y a eu un bal chez le comte et la comtesse de Chahrillan, où Potier, acteur des Variétés, a joué le Sourd. Je fais nies farces, pauvre pièce, a du succès aux Variétés, grâce au jeu de cet acteur, notre meilleur comique.
-/p. Un filou, dans la maison de jeu du Palais-Royal, numéro 129, a jeté sous la table un sac de toile fortement ficelé aux deux bouts, et contenant, au milieu au lieu d'argent, une livre de poudre. Ce brûlot a fait une explosion épouvantable : il en est résulté des vitres cassées, des habits roussis, un efi'roi général parmi les assistants, sans aucun autre accident; les portes furent fermées sur-le-champ, avec défense de laisser sortir personne. La police ne tarda pas à découvrir le coupable, un homme d'une mise assez commune, qui avait l'air embarrassé. On le fouilla; un bout de ficelle de la même grosseur que celle qui liait le brûlot, un morceau de journal s'adaptant à celui dont la poudre était enveloppée, furent trouvés dans sa poche. Cet individu était seul; il n'a indiqué aucun complice. C'est le troisième événement de ce genre depuis dix-huit mois au Palais-Royal.
On divise maintenant l'armée en trois classes : les blancs, ce sont les officiers généraux de l'armée; les mulâtres, les officiers généraux nommés par le Roi, n'ayant aucuns services, ou du moins fort peu; les quarterons, ceux n'étant pas de l'armée ayant bien servi en émigration, à l'étranger ou en Vendée. Les quarterons sont très peu nombreux, mais nous sommes accablés de mulâtres.
Le comte de Bruges est nommé chancelier de la Légion d'honneur. Le voilà de droit grand cordon; on l'avait fait légionnaire hier. Ce vice-président du comité de la guerre est un quarteron de mérite; il s'est appliqué depuis son retour à connaître les services des officiers généraux de 1" armée.
CIIAPÏTRE YII
Débarqunment do Napoléon à Cannes. — Les piincos partent. — Enlr«^e de Napoléon à Lyon. — Le maréchal Soult remplacé par l' duc de Fcltre. — Propos du maréchal Ncy. — Séance du IG mars à la Chambre des députés. — Départ du Roi. — Entrée de l'Empereur à Paris. —
— Combat de Montélimart. — Embarquement de Mme la ducht-sse d'Angoulême à i'auillac; de M. lo duc d'Angouléme \ Cette. — On se prépare à la guerre. — Lo roi Joachim conuneuce les liostilités. — Acte additionnel. — Je ne sers pas. — Le duc de Mortomart. — Situation de nos armées. — Ouverture du Champ de Mai. — Création de pairs. — Départ de l'Empereur. — Bataille de WattTloo. — Retour et abdication de Napoléon. — Gouvernement provisoire. — Los alliés rentrent à Paris.
— Louis XVIII y arrive. — Son mini.stère. — E.xactions des alliés. — Soumission de l'armée de la Loire. — Ministère modéré. — Napoléon est envoyé à Sainte-Hélène. — Ordonnance de l'organisation de l'armée.
— Mort du njaréchal Hrune, de la IJcdoyère. — Nomination de quatrevingt-dix pairs. — Pairie héréditaire. — Exigences des alliés. — Le ministère "Talleyrand donne sa démission. — Le ministère Richelieu le remplace. — Le roi Murât fusillé. — Ridicules nominations de ciiefs de corps. — Les souverains se donnent des régiments. — Procès du maréchal Ney. — Son exécution. — Procès de M. de Lavalelte. — Sa fuite.
— Rage des ultras contre lui. — Absurdes propos de M. le duc de Berry.
— Soirées du prince de Talh^yrand. — Je me rends à Provins pour la formation du 5* de housards (housards du Bas-Rhin). — Mort du duc de Rohan. — Bals du duc de Chevreuse. — Le duc de Coigny, gouverneur des Invalides. — Bénédiction de l'étendard des housards du Bas-Rhin.
— J'escorte la duchesse de Berry. — Passage de Mme la duchesse d'Angouléme. — Je mets aux arrêts de rigueur un officier ayant insulté un habitant. — Mes principes de discipline à ce sujet. — Déjiart des housards du Bas-Rhin de Provins. — Notre arrivée à. Soissons. — Nous sommes festoyés par la garde nationale. — On fait couper la queue et les tresses à mes housards. — Cela cause de la désertion. — Scène do M. de Talleyrand. — Le Roi défend les Tuileries au grand chambellan.
— Arrivée du régiment à Paris.
Février. — On niJi cuinniuniqué les Mémoires manuscrits (1(^ M. le duc de Lauzun. lis seront sûrement imprimés un jour. C'est un récit de ses aventures militaires et amoureuses en France, en Ani^leterre, en Pologne, aux États-Unis; il y parle aussi de sa faveur auprès de la Reine. Ils ne sont pas
très bien écrits. J'ai soutenu comme un sot à la vicomtesse de L... qu'ils étaient très»amusants. Elle y est compromise. Je ne l'avais pas remarqué; elle prétendait que ces Mémoires étaient une horreur. Ma confusion a été grande quand une personne sortie du salon en même temps que moi m'a éclairé sur ma sottise, j'y avais mis de l'acharnement.
6 mars. — Monsieur est parti pour Lyon; on a appris hier, par une dépêche télégraphique, le débarquement de l'empereur Napoléon à Cannes, près Fréjus. Le gouvernement a su son expédition seulement par son arrivée; c'est inouï. Le duc de Berry est parti dans la nuit pour Besançon. Le duc d'Orléans a reçu l'ordre de se rendre à Lyon; il avait offert au Boi de rester auprès de sa personne. On a écrit à 31. le duc et à Mme la duchesse d'Angoulême de revenir de Bordeaux, où ils étaient.
On fait courir le bruit que Murât marche sur Turin.
7. — Le Moniteur contient une proclamation du Boi convoquant les Chambres des pairs et des députés. Une ordonnance déclare Napoléon Bonaparte traître pour être débarqué dans le département du Var, à main armée, enjoint de lui courir sus, de le traduire devant une commission militaire, ainsi que ceux qui lui prêteraient assistance ou chercheraient, par des propos contre le gouvernement, à exciter la guerre civile.
On avait applaudi quelque temps auparavant, au théâtre de Nantes, dans l'opéra de la Vestale^ outre mesure, les aigles des soldats romains. Le préfet, pour prévenir pareil scandale, avait ordonné à l'avenir que les soldats romains entreraient sans aigles. On a redonné la Vestale; le public, ne voyant plus les aigles, a fait grand tapage : il a forcé les acteurs à les rapporter.
7. — On apprend l'entrée de Napoléon à Gap; le général Marchand est parti de Grenoble à sa rencontre.
Le 87" de ligne, commandé par le major d'Auge, a refusé de lui remettre Antibes.