CHAPITRE VIL — AVRIL 18i
en rang. Elle a montré du courage et s'est embarquée à Pauillac.
8. — L'Kmpereur. par décret du 25 mars, inséré dans le Moniteur, exile à trente lieues de Paris les officiers de la maison militaire et civile du Roi et ceux des volontaires royaux. Un autre décret remet en vigueur les lois des Assemblées nationales contre les Bourbons. Les fonctionnaires des pays méridionaux s'étant joints à eux seront, huit jours après la publication du présent décret, traduits devant les tribunaux, s'ils ne les abandonnent pas.
.9. — Une dépêche télégraphique de Lyon annonce que le général Grouchy s'est emparé de la personne de M. le duc d'Angoulème, et qu'il le fait conduire sous bonne escorte à Cette, où il le fera embarquer (1). Le duc d'Angoulème est le seul des princes ayant montré quelque énergie.
Les rentes sont à 66 francs. Paris est triste; on voit peu de voitures, presque* tout le monde étant à la campagne. Les ouvriers n'ont pas d'ouvrage; chacun garde son argent, dans l'attente des événements.
13. — Le Moniteur contient une réponse à la déclaration des puissances, très bien faite, par les présidents des sections du Conseil d'Etat. Le bruit court qu'on déclarera TEmpcrcur généralissime de la République. Fouché et Carnot sont les ministres influents. Carnot, quoique nommé récemment comte, veut la suppression de la noblesse impériale. On en parle assez sérieusement. La majorité veut la république; en Lorraine, en Dauphiné et dans d'autres provinces, on crie : « Vive la Nation f Vive la Liberté ! »
14. — Le Moniteur contient un rapport du ministre des affaires étrangères, duc de Vicence, annonçant à Sa Majesté la nécessité de prendre des mesures de précaution contre les puissances étrangères ; elles n'ont pas voulu recevoir les courriers de l'Empereur, et leurs armements prouvent leurs vues hostiles contre la France. Sauf Monaco, où il y a une garnison anglaise et sarde, le territoire français n'a point été entamé.
(1) Le comte de Grouchy fut nommé maréchal de France le 18 avril, en récompense de sa conduite envers M. le duc d'Angoulème.
L'Empereur ordonne de former à la suite de la vieille garde quatre bataillons de gendarmes à pied. On organise six régiments de tirailleurs, six de voltigeurs de jeune garde. Un décret rappelle sous les drapeaux les hommes en congé absolu et autres, sauf l'examen de ceux dont les blessures ne leur permettraient pas de servir.
18. — Le Moniteur annonce, sous la rubrique de Metz, la réunion de huit cent soixante-quatorze mille hommes par les alliés, le 45 mai, pour nous attaquer. On croit que l'empereur Napoléon les préviendra. On se flatte de la déroute des alliés et de la reprise par la France de la Belgique et de la ligne du Rhin. Les Anglais ont fait relâcher les bâtiments français pris sans ordres par leurs vaisseaux.
Une proclamation du général Bellegarde, commandant les Autrichiens, exhorte les Italiens à ne pas se laisser séduire par des promesses d'indépendance de l'Italie. Le roi de Naples Joachim la proclame, appelant les Italiens sous ses drapeaux. Il a commencé les hostilités; il est entré à Parme.
Il y a en Alsace et en Lorraine une foule de volontaires: le dépôt du i" de housards en a reçu trois cents, depuis l'entrée de Napoléon à Paris.
L'archiduc Charles est à Mayence; il a interrompu toutes les communications avec la France.
24. — Un nouveau projet de constitution paraît dans les journaux. Il sera déposé chez les notaires, dans les municipalités, où chacun pourra donner son vote, ce qui équivaut à rien.
Les soldats en congé absolu et illimité du village d'Aubcrgenville. où j'habite, au nombre de douze, ont été à Versailles. On les avait mandés pour partir, ils sont revenus, décidés â rester chez eux ; il sera difficile de les faire rejoindre, les villages environnants ayant la même volonté : ils sont nombreux et ne craignent pas la gendarmerie.
7" mai. — Le Moniteur contient un décret de l'Empereur ordonnant aux collèges électoraux de s'assembler sans délai, en vertu de l'acte additionnel de la Constitution soumis à l'accejjtation du peuple, et de nommer des députés, la guerre ne
CIIAPITHK VIL — MAI IHl.i. 287
lui permettant pas de rester sans Chambre des représentants de la nation. Un autre décret prescrit le renouvellement des maires et adjoints. Us sont ordinairement nommés par les préfets; ils le seront par le peuple, pour cette fois-ci seulement.
Les régiments d'infanterie et de drairons reprennent leurs anciens numéros, de sorte que le 90* d'infanterie actuel redevient 111'; il y aura vingt et un numéros vacants. Le 15* dragons redevient 20*; il y aura cinq numéros vacants.
Il y a peu de votes pour la Constitution. Beaucoup de gens ne voulant pas dire : O/u, s'abstiennent; d'autres, plus courageux, votent négativement. Chez mon notaire, à Paris, il y a eu deux oui, un employé et le secrétaire de l'Institut, Delambre. Dans une division du ministère du Trésor public, où il y a trente employés, vingt-huit ont mis no«. On a })orté ce registre au ministre Mollien; il a fait signifier aux employés sa résolution de renvoyer ceux qui n'acceptent pas la Constitution. On leur a apporté un nouveau registre ; pour conserver leurs places, nécessaires à leur subsistance, il leur a fallu signer : Oui. M. Mazoyer, chef de bureau, direction du mouvement, au ministère de la guerre, et plusieurs employés n'ayant pas voulu accepter la Constitution, ont été réformés.
M. de Kergorlay a fait un vote négatif très courageux où il dit qu'il n'a pas encore appris à prendre les baïonnettes pour règle de sa conscience. Un plaisant a voté pour Franconi, voulant, a-t-il dit, un roi qui monte à cheval.
Le gouvernement de l'empereur Napoléon marche en ce moment à grands pas vers la dégringolade. L'opinion fait cha([ue jour de nouveaux progrès contre lui. La désertion est très considérable' dans l'armée. Sauf la Champagne, l'Alsace, la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, la Lorraine et une partie de la Bourgogne, le reste de la France IU3 veut pas marcher, l^a Vendée est au moment de se révolter; la Flandre et la Picardie, quoique près d'être envahies, ne montrent aucune énergie contre les étrangers. On s'occupe de fortifier Montmartre, Saint-Dizier. Vitry, Chàteau-ïhierry.
15. — On a fait des élections à Paris : M. Roy, avocat, homme de talent, fort riche, est un des députés.
L'Empereur a donné une mission au maréchal Mortier pour Vienne; il offre d'abdiquer en faveur de son fils.
Le prince Lucien, frère de l'Empereur, arrive à Paris.
L'Empereur a passé, sur la place du Carrousel, la revue des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Ce spectacle était à la fois pitoyable et risible; cette canaille, la plupart sans culottes au positif, s'est retirée en criant : « Vive l'Empereur! à bas les nobles! à bas les prêtres! » Cela s'appelle des fédérés. On a fait une caricature de Louis XVIII revenant dans ses États, en croupe derrière un Cosaque.
17 . — On apprend l'entrée des Autrichiens à Rome; le roi Joachim se retire en désordre vers Naples.
Je vois souvent à Acosta (1) le duc de Mortemart; il habite Neauphle. à quatre lieues de là. Nous nous sommes liés à la guerre; je lui suis tendrement attaché: il est loyal, brave et franc. M. de Mortemart est un excellent camarade, un officier distingué, un homme d'honneur et de mérite. Il est venu dîner aujourd'hui chez nous, avec le duc de Crussol; ils sont partis après le repas, à cheval pour Gand, où ils vont rejoindre le Roi (2).
On assure que Napoléon a deux cent cinquante mille hommes de troupes de ligne sous les armes: il en avait cent quinze mille il y a un mois. Les places sont gardées par les gardes nationales.
Le Champ de Mai est remis au mois de juin.
28. — MM. de Montlosier et Benjamin Constant se sont battus; ils avaient eu, la veille, une grande dispute sur la Constitution: un gros mot avait été lâché, en présence du général Tromclin. de MM. de Lascours et de Barante; ils ont été
(4) Acosta, petit château, propriété de la famille de Gastellane, situé à Aubergenville, près Meulan.
Mme de Staël, amie de ,M de CastoUanc, père du maréchal, exilée par l'Empereur, s'y était retirée et y passa quelques mois.
(2) J'avais été noinrai' chevalier de Saint-Louis. ofOcior do la Légion d'honneur par le Roi: j'avais prêté serment ; en conséquence je ne servis pas pendant les Cent-jours. Je passai ce temps à la campagne, à Acosta.
CnAlMTRK VU — JLMN 1815. 289
témoins du combat an bois de Boulogne. M. Benjamin Constant a la vue très basse. M. de Montlosier a soixante ans; il a reçu un coup d'épéc à travers le pouce. Ils ont tous été après l'afTaire, dîner chez un restaurateur, où ils ont causé pendant quatre heures : « Constitution. »
La Vendée prend un caractère menaçant. Il y a trente à quarante mille hommes assemblés; ils se sont emparés de Cholet. Dans une affaire auprès de Bressuire, les Vendéens sont restés maîtres du champ de batailla. Les troupes impériales ont fait cent vingt prisonniers et les ont massacrés, malgré leurs officiers.
On dit que la reine de Naples, Caroline, est arrivée à Saint- Cloud, et que le roi Joachim est débarqué à Toulon. Le prince Jérôme-Napoléon, Madame mère de Sa Majesté sont arrivés à Paris pour la cérémonie du Champ de Mai : le cardinal Fesch a officié.
Juin. — J'ai été voir la salle construite au Champ de Mars. On a élevé jusqu'au premier de l'École militaire une estrade. A droite et à gauche, étaient des tribunes pour le Conseil d'Etat; il y avait environ cent pas d'espace découvert entre cette partie de la salle et celle où étaient les membres des collèges électoraux. Il y avait trente-deux colonnes, sur lesquelles étaient écrits les noms des départements, quarante banquettes de profondeur en gradins. Au milieu de k l'espace vide, en face de l'estrade de l'empereur Napoléon, était un autel fort mesquin, où l'on a dit la messe. Toutes ces constructions étaient recouvertes de toiles peintes en coutil.
3. — Les pairs ont tenu leur première séance. L'Empereur en a nommé cent dix-neuf, la plui)art fort obscurs par leurs talents et sans beaucoup de considération personnelle.
Quarante-deux élèves du lycée Charlemagne se sont offerts en qualité de canonniers pour la défense de Paris.
5. — Le maréchal Soult, duc de Dalmatie, nommé major général de l'armée, est parti pour le grand quartier générai de Laon; la garde impériale se met en marche.
0*. — Le comte Lanjuinais a été nommé président de la
Chambre des représentants; après une courte discussion sur le serment, elle a fini par l'adopter.
Un affreux accident arriva le 8 juin à ma femme. Deux jours avant, elle me disait qu'elle avait le pressentiment d'un grand malheur; elle m'en reparla encore le matin. Il pleuvait; Mme de Castellane fit allumer un fagot dans sa cheminée. Je ne sais quelle crainte me poussait à rester; elle me pria de la laisser seule, voulant lire. Avant de sortir, j'eus la précaution de placer la pincette en travers pour empêcher le bois de rouler. Je fus à la glacière du château. Revenant tout inquiet, je vois à la porte de la salle à manger M. Mezin. secrétaire de mon père, la figure renversée, appelant à tue-tête M. Jouarre, notre médecin, qui était là par bonheur. Mon premier mot à M. Mezin fut : « Ma femme est brûlée? » Il ne me répondit rien. Je courus hors de moi à sa chambre; elle n'y était plus. Je la trouvai sur le lit de sa belle-mère, tous ses vêtements consumés, demandant si elle était aussi brûlée que la princesse de Léon, sa cousine, morte trois mois auparavant victime d'un semblable accident.
Mme de Castellane arrangeait son peigne; le feu prend à sa robe. Elle sonne, la sonnette casse. Elle perd la tète; au lieu de se rouler entre ses matelas, elle ouvre sa porte donnant dans une antichambre. Le domestique devant y rester n'y était pas; il brodait, et quand on passait cela le dérangeait. Il s'était mis dans une office à côté; cependant, à ses cris, il accourt. Elle traverse le billard. Il y avait beaucoup de monde chez nous, et toute la journée il s'y trouvait quelqu'un; la fatalité voulut qu'il n"y eût personne en ce moment-là. Elle ouvre la porte d'une salle suivant le grand salon, puis celle de sa belle-mère. Celle-ci écrivait; elle la voit entrer tout en feu. Mme de Castellane se jette à plat sur son lit. ce qui a sauvé sa poitrine et son visage. Le domestique avait eu la présence d'esprit d'ùter sa veste: il la rejoint alors et achève d'éteindre les flammes qui consumaient ses vêtements. Mme de Castellane avait les deux jambes brûlées, les cuisses, le dos, une partie du corps, des épaules, des bras, du cou, les oreilles. On la fit marcher. On envoya
CHAIMTRK VII — jriN 1815. 291
chercher de l'opium à Meulan et à Mantes, on en mit plusieurs livres clans un bain ; elle y resta trois heures, et cela la soulagea beaucoup. Elle perdit connaissance en en sortant.
Un courrier envoyé à Paris ramena, le lendemain matin, le célèbre médecin Portai et M. Houx, chirurgien de réputation. Ce dernier me dit : « Quand il y a la cinquième partie d'une personne brûlée, il y a danger pour la vie; ici, il y en a les deux tiers. » La malade se fit couper, dans la matinée, ses cheveux à moitié brûlés. Elle montra un courage héroïque; il ne s'est pas démenti pendant les huit mois que durèrent ses souffrances. On se dépeindrait difficilement notre profonde afïliction de ce cruel événement; je n'eus que plus tard la force d'écrire ce récit.
11. — Les Chambres des pairs et des représentants présentent à l'Empereur de plates adresses. Sa Majesté a annoncé son départ dans la nuit; il est parti pour l'armée. Les troubles de la Vendée prennent chaque jour plus de consistance; il y a des mouvements à Bordeaux, en Languedoc, en Normandie.
18. — Le Moniteur contient un bulletin annonçant l'arrivée de l'Empereur à l'armée et la prise de Gharleroi, après un petit combat. Le lieutenant général Bourmont, le colonel Clouet, le chef d'escadron Villoutreys sont passés à l'ennemi.
Une lettre du maréchal duc de Dalmatie annonce le gain de la bataille de Ligny par l'Empereur sur les Prussiens et les Anglais.
Le rédacteur du Journal général, M. Feuillant- a été arrêté à l'occasion d'un article sur la prise du général ïravot par les Vendéens.
20. — On apprend la perte de la bataille de Mont-Saint-Jean, appelée Waterloo par les alliés, livrée le 48 juin. Le matériel de l'artillerie, le parc de réserve, les chariots, les voitures, tout est tombé au pouvoir de l'ennemi. Le désordre était tel, au dire même du bulletin, qu'on ne pouvait reconnaître un régiment. La garde impériale a été écrasée, la déroute a été complète.
21. — L'empereur Napoléon est arrivé à Paris à deux heures du matin.
Les Chambres se sont assemblées pour travailler au salut de la patrie, M. de La Fayette s'est écrié : t II faut se rallier au drapeau tricolore. »
22. — Napoléon a envoyé aux Chambres son abdication en faveur de son fils. Les pairs et les députés ne se sont pas prononcés pour Napoléon IL Ils ont nommé un gouvernement provisoire, composé du duc de Vicence. du baron Quinette, du comte Carnot. du duc d'Otrante. du lieutenant général Grenier.
Les rentes, de 55 francs où elles étaient tombées hier, ont remonté à 59 francs.
23. — Les Chambres ont reconnu faiblement Napoléon IL Elles ont engagé l'Empereur à quitter Paris. Elles ont nommé plénipotentiaires, pour traiter avec les alliés, MM. de La Fayette, Sébastiani, d'Argenson. Laforêt, Pontécoulant, auxquels le Directoire a adjoint M. Benjamin Constant. Les plénipotentiaires doivent d'abord demander : 1" la régence avec Napoléon II: 2" le duc d'Orléans; 3» Louis XVIII, déclarant le duc d'Orléans héritier du trône, à l'exclusion des trois autres princes; puis enfin ils ont pouvoir pour conclure aux meilleures conditions possibles.
L'empereur Napoléon voulait, dit-on. abdiquer tout simplement en faveur de Louis XVIII. On lui a observé que l'article 67 s'y opposait; il a répondu alors aux amateurs de cet article : « Je vois bien ce que vous voulez, la régence ; ils ne veulent pas plus de vous, de la régence, que de moi. » Napoléon s'est établi à l'Elysée. M. Otto a été envoyé en Angleterre pour traiter de son asile en ce pays ou en Amérique.
20. — On fait courir le bruit que tout est arrangé entre Foucher et M. de ïalleyrand pour Louis XVIII. L'esprit de Paris n'est pas pour le Roi.
Les commissaires du gouvernement ont nommé le maréchal Jourdan commandant en chef de l'armée du Uhin. On parle de l'envoi des maréchaux Macdonald et Oudinol pour négocier de la paix, à cause de l'attachement qu'ils ont montré à Louis XVIIL Ce prince est à Cambrai.