‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 112 sur 196 · CHAPITRE VU — JUILLET 181o · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU — JUILLET 181o

ambassadcnr de Russie : « Knfin, disait-il, les Prussiens vendent ma terre auprès d'Avesnes parce que le gouvernement de Bonaparte l'avait mise sous le séquestre; vous avouerez que cela est un peu fort. »

Monsieur a dit à M. de Talleyrand, qui a exi.^é du Roi que les princes n'assistent plus aux conseils des ministres : « Nous n'avons pas de remerciements à vous faire; vous nous avez mis hors du conseil. » Le premier ministre a répondu : « Monsieur m'en remerciera quand il sera Roi. >

19. — Le comte de Lavalette. directeur général des postes, est arrêté. La reine Ilortense se rend en Suisse, accompagnée d'un officier autrichien. Le prince Joseph, le prince Jérôme, le prince Lucien, le cardinal Fesch, Madame mère, ont quitté la France.

On commence à manquer de fourrages à Paris; les Anglais eux-mêmes sont obligés de couper les avoines et les seigles à Nanterre, pour nourrir leurs chevaux.

Le lieutenant général Reillc, envoyé au Roi par l'armée de la Loire, a été arrêté par les Prussiens ; ils l'ont gardé plusieurs jours au secret, l'ont envoyé ensuite chez lui, sous la garde d'un officier. L'armée de la Loire avait fait sa soumission; malgré cela, les Prussiens l'ont attaquée, et ils ont été battus; en conséquence, ils font partir des troupes en charrettes pour la Loire. Les Bavarois et les Wurtembergeois se conduisent particulièrement mal ; les Russes et les Anglais observent une meilleure discipline. Le général en chef Frimont, commandant un corps autrichien dans le département de Tlsère, a fait une proclamation fort sage.

Les alliés ont établi une censure sur les journaux, qui se taisent maintenant sur leurs vexations.

Les alliés continuent à bombarder les places qui ont arboré le drapeau blanc. Le maréchal Gouvion-Saint-Gyr a éciit au commandant de Laon de n'y point laisser entrer les troupes étrangères, de garder la place pour le Roi. Sa Majesté a demandé aux puissances, à cette occasion, si elles étaient ses alliées ou ses ennemies; que, dans le dernier cas, il voulait se retirer en Espagne.

28. — Le maréchal Macdonald part pour prendre le commandement et opérer le licenciement de l'armée de la Loire; elle est presque réduite aux officiers et sous-officiers.

Le lieutenant général d'Ecquevilly, émigré fort bète. est nommé directeur général du dépôt de la guerre. Le lieutenant général baron de Vioménil, autre officier de l'armée de Condé. presque en imbécillité, est envoyé gouverneur à Bordeaux. Il emmène avec lui son gendre, le vicomte de la Tour du Pin, qu'on a gratifié du titre de maréchal de camp, et l'adjudant commandant La Porterie, autre émigré qui a été fou. Voilà pour refaire l'esprit des troupes sous ses ordres. On espérait nous voir désormais privés de semblables choix; ils étonnent de la part de notre ministère actuel.

Tout ce qui approche du Roi est mécontent du ministère, et le ministère est mécontent des alliés, à l'exception des Anglais, qui agissent franchement.

Le baron de Talleyrand, préfet dOrléans, n'y retourne pas; il y serait arrêté par les Bavarois, comme il Ta été par les Prussiens. Les Bavarois ordonnaient aux percepteurs de verser dans leur caisse; le préfet de Talleyrand a écrit à ces fonctionnaires de n'en rien faire sous peine de destitution, et de ne rien exiger des contribuables pendant la moisson. Le Roi est fort triste; M. de la Bouillerie, président de la commission chargée de s'entendre avec les commissaires des troupes alliées, lui a rendu compte de leurs demandes exorbitantes.

P' août. — Une ordonnance du Roi casse tous les grades accordés par Bonaparte pendant les Gent-jours ; elle remet en non-activité, en retraite et en demi-solde les officiers qui étaient au 20 mars dans ces positions.

2. — Le colonel de la Bédoyère est arrêté. Les troupes alliées ont passé la nuit sous les armes, dans la crainte d'un mouvement; elles le désiraient pour avoir ensuite le droit de tout faire.

Le système du ministère est modéré, et dans l'esprit de la nation. Quelques nominations comme celle de M. de Vioménil font craindre de le voir céder trop facilement aux représenta-

CIIAPITRi: VFI — AOUT 1815. -'09

lions de ces purs royalistes dont le premier mérite est de n'être bons à rien.

Napoléon n'a pu obtenir de débarrpier en An^dcterre. Ce souverain va être conduit à Sainte-Hélène; il y sera gardé par les Ani,dais. Les puissances enverront des commissaires dans f-ette île.

Les alliés, après avoir positivement j)romis, d.uis une déclalation portée au prince de ïalleyrand et insérée dans le Moniteur^ de remettre l'administration aux préfets, n'en font ri(Mi. Le gouverneur |)()iir l'Autriche des dé[)artements du Jura, de l'Ain, du Mont-Blanc et de l'Isère, a fait à Bourg une proclamation aux préfets de ces départements, leur enjoignant, sous les peines les plus sévères, d'administrer pour l'Autriche.

Le maréchal Ney a été arrêté à Aurillac.

iO. — Le prince de ïalleyrand a dit à mon père, qui allait, en qualité de président du collège électoral des Basses-Pyrénées, prendre ses instructions, de tâcher d'éviter les élections de royalistes purs autant et plus que celles des jacobins; il lui a dit que le ministère voulait des constitutionnels, et qu'il ne s'en cachait pas; qu'il était prêt à le répéter sur les toits et dans la salle des gardes. Le ministère a parfaitement raison, mais les royalistes purs ne sont pas contents. Les voltigeurs de Louis XIV font du tort au Roi. Le duc d'Otrante, avec lequel je dînais chez le prince de ïalleyrand, a tenu les mômes propos sur les élections, ajoutant : « Sans cela, le Roi serait forcé de casser la Chambre. »

11. — Une ordonnance du Roi paraît sur l'organisation de l'armée. Il y aura 47 régiments de cavalerie, 86 légions d'infanterie, à raison d'une par département. Cette ordonnance, ayant été communiquée aux étrangers, prouve qu'ils n'ont pas l'intention de démembrer la France.

12. — Le bruit court qu'après une revue de cent quatrevingt mille Russes dans la plaine des Vertus, ceux des alliés ne restant pas en France se mettront (2i\ marche pour leur pays.

La Gazette de France a été suspendue à l'occasion d'un article énonçant l'opinion de faire payer les deux tiers des contribu-

tions de guerre à ceux qui ont signé Tacte additionnel de ■ Bonaparte. Ce journal a reparu avec un autre article blâmant le premier.

Il y a eu des massacres à Nîmes contre ceux qui étaient sup-' posés partisans de Bonaparte.

14. — Le colonel Charles de la Bédoyère a été condamné à mort par le 2* conseil de guerre permanent de la 1*^ division militaire, et exécuté (1).

Les alliés se sont fait remettre à Vincennes quatre-vingts pièces de canon et dix-huit mille fusils.

Le Moniteur du 7 a annoncé un emprunt de cent millions pour couvrir les dépenses nécessaires à la subsistance des étrangers et celles occasionnées par la guerre.

17. — Par ordonnance, quatre-vingt-dix nouveaux pairs sont nommés : mon père est du nombre.

i9. — Par ordonnance, la dignité de pair est déclarée héréditaire.

22. — Il y a à ]3ordeaux deux gouverneurs : Tun. y\. de Damas, nommé par M. le duc d'Angoulème: l'autre, M. de Vioménil, nommé par le Roi; ils se disputent le pouvoir, chose assez comique. Le Roi a créé duc le comte d'Escars, premier maître d'hôtel, apparemment en récompense de la bonne chère qu'il lui fait faire.

Les alliés conviennent de remettre aux préfets du Roi l'administration, moyennant cinquante millions: on les leur a payés. Les Bavarois en demandaient dix-huit pour leur solde et leur habillement; on leur en a offert quatre, et ils les ont refusés. Alors on leur a répondu que leurs besoins seraient réglés par les puissances. Cette phrase leur a déplu; ils ont terminé pour sept millions.

On parle de la formation d'une garde royale; le projet en a été soumis à l'empereur Alexandre.

(1) M. de la Bédoyère était un joli et bon oflîcier. Il avait toujours njontré de l'élau à la guerre; il fut victime de la politique du moment pour avoir passé des premiers à Napoléon. S'il n'avait pas été arrêté à cette époque, plus tard, probablement, il eût été employé par Louis XVIII luimême. {Note du maréchal.)

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