‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 116 sur 196 · CHAPITRE VU — I)I«'CEMBRr · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU — I)I«'CEMBRr

main discrète et ferme. J'ai eu particulièrement à me louer (le cet excellent homme, à l'époque où j'étais à l'armée auprès de l'Empereur; il a toujours facilité par l'estafette ma correspondance avec mon père, auquel j'écrivais chaque jour.

A sa rentrée aux affaires, le 20 mars, un employé de son administration lui présenta officieusement une liste de suspects. Quand le dénonciateur eut fini : « Monsieur, lui dit M. de Lavalette, avez-vous quelquefois regardé en face la figure d'un honnête homme? » L'employé, interdit, balbutia quelques paroles embarrassées. « Eh bien ! monsieur, apprenez à me connaître. » Il prit la liste et la jeta au feu.

Il a entendu son arrêt avec calme, s'est penché vers son défenseur, M. Tripier, après la décision du jury, et lui a serré affectueusement la main.

M. de Lavalette était petit; il avait trop d'embonpoint. Sans être beau, son regard était agréable, son esprit était juste et positif, et il racontait bien.

Actuellement, quoique M. de Lavalette, généralement estimé, n'ait jamais fait de mal, tout en possédant le secret des lettres dans des temps très difficiles, la rage des ultra-royalistes est incroyable contre lui ; l'esprit de parti les porte à une cruauté sans exemple. Il est horrible de rencontrer dans le monde des femmes d'apparence fort douce désirer des supplices, se plaindre de ce qu'il n'y en a pas assez. Gela prouve à quel point la passion peut aveugler, j'aime encore mieux croire ces propos dictés par la folie que par un intérêt mal entendu ; cette conduite nuit au gouvernement du Roi.

19. — M. le duc de Berry se distingue par le ridicule de ses propos : « On va faire la chasse aux maréchaux, il faut en tuer au moins huit », a-t-il dit au maréchal Marmont. Le duc de Raguse, scandalisé, a été trouvé le duc de Richelieu. Le ministre, indigné, lui a demandé s'il soutiendrait devant le Roi ces paroles, ainsi que le lieutenant général Maison, auquel le duc de Berry les a aussi répétées. Le maréchal a répondu : « Oui. » Ils ont raconté à Louis XVIII les jolis propos de son neveu. Le Roi est entré dans une grande colère, a fait appeler le duc de Berry. « Vous ferez chasser ma dynas-

tie, lui a-t-il dit, si vous continuez, je vous renverrai de Paris. »

Cinquante cavaliers, marchandise mêlée, ramassés dans Paris, sont partis de cette ville le 1" décembre pour Provins, où se forme mon régiment sous la conduite de l'adjudantmajor Pigault-Lebrun, fils du romancier.

Dans les derniers mois de 1815, le corps diplomatique et beaucoup de monde se réunissaient chaque soir chez le prince de Talleyrand; on n'y arrivait guère avant une heure du matin. J'étais des habitués: on y restait jusqu'à quatre ou cinq heures; c'est l'époque de ma vie où j'aijoué le plus gros jeu. M. de Metternich me gagna assez d'argent à ce creps. M. de Talleyrand jetait les dés en disant : « Sept à la main », avec ce flegme imperturbable qui ne l'abandonnait jamais, même en perdant les plus gros coups. La vieille comtesse Tyskiewiez, sœur du maréchal Poniatowsky, toujours en admiration du prince de Talleyrand, se consolait de la perte de son argent par le bonheur de jouer avec lui (1).

20. — Je me rends à Provins, pour la formation des housards du Bas-Rhin; j'y ai ramassé quatre-vingts hommes et un cheval de troupe. Le général Despinoy l'a fait enlever à un déserteur; pour ne pas perdre de temps, il joue le rôle de cheval de bois, et sert successivement aux recrues à apprendre à monter et à descendre de cheval (2).

30. — Je reviens à Paris m'occuper des affaires de mon régiment; je n'ai rien négligé afin d'avoir de bons officiers, des recrues alsaciennes et lorraines, les meilleures pour l'arme des housards.

(1) Ce passage a été ajouté postérieurement en marge du Journal par le maréchal.

(2) Dès cette époque, je sollicitai vivement du ministre de la guerre le shako, \o portemanteau et le pantalon j^aranco, l'uniforme influant plus qu'on ne croit sur l'esprit du soldat et particulièrement sur celui des housards. Malgré mes représentations, mes bonnes raisons d'économie et autres, je l'obtins souloinont plusieurs années après. La pelisse, le dolman bleu de roi, avec des tresses écarlale et noir, faisaient un fort bon effet; en revanche, le shako noir, le pantalon gris et le portemanteau blett étaient laids. {Note du maréchal.)

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i*' janvier. — Le Roi a passé, en calèche, sur la place du Carrousel, la revue de ce qu'il y a de formé de la^arde royale; les shakos donnés aux compai^nies de route étant vilains, le Roi leur a accordé des honnets à poil. Les compagnies de grenadiers et de voltigeurs étaient belles; les grenadiers à cheval étaient les mieux en fait de cavalerie; les cuirassiers étaient peu nombreux; les chasseurs à cheval l'étaient davantage; ils ont trop de blanc dans leur uniforme; le casque bavarois n'a pas le sens commun. L'artillerie était superbe, mais mal attelée; il y avait d'anciens soldats mêlés de beaucoup de jeunes gens. On a été enchanté de revoir des troupes françaises. Il y en a encore à Paris des troupes anglaises; on attend leur départ avec impatience (i).

Allant à Provins au commencement de janvier, je trouvai en faction à la première poste un garde national déguenillé; j'en conclus que la garde nationale de Charenton n'était pas aussi belle que celle de Paris. Ce sans-culotte cria : « Gendarmes, prenez garde à vous, voilà une voiture. » Un gendarme accourut me demander mes papiers; pendant le relais, la sentinelle n'a cessé de crier : « Gendarmes, prenez garde à vous, voilà un piéton, voilà un homme à cheval, voilà une voiture, voilà un soldat, etc. » Ces cris troublaient le sommeil de la maîtresse de poste, vieille femme d'une mine respectable. Il y avait un commandant militaire à Charenton; j'échappai, moyennant ma feuille de route, à sa rigueur. Il y avait traîtrise à ne pas avertir les bons bourgeois de la capitale de l'impossibilité de s'éloigner d'un kilomètre sans passeport, faute de quoi la gendarmerie les conduisait au lieu de sûreté.

Je m'appliquai à former un bon régiment. J'avais pris beaucoup d'officiers de la vieille armée, puis, parmi les lieu-

(1) Ce qui suit, jusrjirau mois do janvier 18:Î0, est le toxto des Bagatelles tur mon temps rédigé par le niaréclial d'après son journal et complété par lui.

tenants et sous-lieutenants, des jeunes gens venant de la maison du Roi. Je fis passer ces derniers par tous les grades. Les officiers sortant de différents corps voulaient suivre la manière de servir de leurs anciens régiments; je leur appris qu'il fallait se ployer à celle que j'établissais au 5' de housards : ce n'était pas chose facile de mettre ensemble des éléments aussi divers. On ne me chérissait guère dans le commencement, mais on m'obéissait sans souffler. C'était là l'important; plus tard, on m'aima. Avec de la sévérité, de la justice, on finit toujours par inspirer de la confiance au soldat; avec de la faiblesse, on n'obtient que son mépris et sa pitié. Le 5* de housards avait, au bout d'un an de formation, la réputation d'un des plus beaux régiments et des mieux disciplinés de l'armée.

Un jeune sous-lieutenant sortant des mousquetaires rejoignit. Il ne saluait pas les capitaines; cela parut fort extraordinaire aux anciens militaires. Le capitaine Corbel s'écria : « C'est bon pour le jour de son arrivée; demain on l'instruira de ce qu'il doit à ses supérieurs. Si après il y manque, les arrêts sont là. »

La discipline est chose admirable. Un jeune homme arrivé avec l'air avantageux, pénétré de son mérite, ne doutant de rien, devient au bout de quinze jours officier soumis et respectueux envers ses chefs; un capitaine regardé naguère par lui comme peu de chose, lui paraît un homme considérable. Il y a des détails très ennuyeux dans notre métier; si, en débutant, on ne vous force pas à les apprendre, vous ne les savez jamais. Le colonel doit avoir la force, dans l'intérêt des commençants, de supporter leur mauvaise humeur à ce sujet. On était loin, sous l'Empereur, de prodiguer la croix comme on l'a fait depuis la Restauration. Il y avait, dans l'armée , une foule d'officiers sans décoration qui l'avaient pourtant bien gagnée. M. de Barziza, chef d'escadron , placé dans mon régiment, nommé lieutenant à Austerlitz. ayant depuis toujours fait la guerre, mais en Espagne ou dans des places assiégées, blessé cinq fois, n'avait pas la croix. M. d'A..., il est vrai, jeune lieutenant dans ses escadrons,

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ayant servi uniquement dans les chevau-légers de la garde du Roi, avait la Légion d'honneur. Ce n'était pas pour M. de Barziza une fiche de consolation.

I/efTectif des hommes dans les régiments de cavalerie avait été fixé à deux cent vingt-huit pour i816; le ministre de la guerre accorda comme une faveur spéciale î\ mon régiment cinquante hommes à pied en sus. Les anciens cavaliers des départements de Seine-et-Oise et du Bas-Rhin m'avaient été affectés. Je fis valoir le zèle des Alsaciens pour l'arme des housards; je ne négligeai rien pour me procurer des enrôlés volontaires. Le 12 avril, je fus autorisé par le ministre de la guerre à recevoir les engagés du Bas-Rhin qui se présenteraient. Le 5" de housards fut en conséquence promptement porté au complet de cinq cent quarante-deux hommes, suivant l'ordonnance de formation d'alors. Les autres corps de cavalerie en avaient deux cent vingt-huit. Je dus cette faveur à M. Le Barhier de Tinan. chef de division au ministère de la guerre, Alsacien, qui portait de la bienveillance au régiment de son département. Mes housards furent aussi plus promptement habillés que les autres; je m'adressai directement au commis que cela regardait. On doit toujours faire ainsi pour les choses de détail; il faut bien se garder d'en ennuyer inutilement le ministre. L'homme faisant matériellement une chose a toujours une grande influence. Il échappa même au duc de Feltre une naïveté à ce sujet. Il dit au général Girardin, qui venait d'inspecter les housards du Bas-Rhin, et qui lui vantait la beauté et la discipline de mon régiment : « Je suis charmé de le savoir nombreux, mais cela excite les réclamations et l'envie d'autres colonels. Je ne comprends pas comment il est aussi fort. » Il en avait, cependant, en qualité de ministre, signé l'autorisation.

M. de Malesherbes se plaisait à raconter l'histoire d'un arrêt du conseil qui avait presque mis en révolution le parlement de Rouen. Une députation d'un président et de plusieurs conseillers lui fut envoyée pour en demander la révocation. Le ministre, à la vue de cet arrêt, tombe de son haut et dit à ces magistrats : « Gela n'a pas le sens commun. Je ne conçois

« nullement comment pareille chose a pu m'échapper. Je suis « accablé d'affaires; je suis obligé pour une partie de me repo- « ser sur M. Leblanc, mon premier commis, homme d'un « grand mérite. Je m'en vais le faire appeler. » M. Leblanc arrive; son étonnement est au comble en voyant ce bel arrêt: « Monseigneur me donne tant de besogne, que je ne puis tout voir. Je suis donc forcé de m'en rapporter au chef de bureau Colin, autre moi-même. » On sonne M. Colin; il ne reconnaît pas plus l'arrêt que les autres : « Monseigneur, mon bureau « est tellement chargé que je suis obligé de remettre une por- « tion des papiers à mon commis rédacteur, très intelligent; « je ne conçois pas une sottise pareille de sa part. » Le rédacteur se rejeta à son tour sur les expéditionnaires ; personne ne savait ce que c'était que cet arrêt du conseil. On le reconnaissait bien cependant comme sorti de ce bureau. Enfin, un commis fit cette observation : « Nous avons un surnuméraire qui travaille dans la soupente, faute de place au bureau; ce pourrait bien être ce petit Auguste, qui n'entend rien à rien. » On fut le relancer dans son réduit; il était en effet le seul et unique auteur de ce ridicule arrêt du conseil passé inaperçu de portefeuille en portefeuille et arrivé, au milieu d'autres papiers, à la signature du Roi.

Le colonel Bardin s'occupait, au ministère de la guerre, des dessins des uniformes; il avait gravé le collet fermé aux housards. Leur dolman aurait été ainsi fabriqué, si le hasard ne m'avait amené dans son bureau. Je courus sur-le-champ chez M. Le Barbier de Tinan me plaindre de cette innovation à un vêtement déjà suffisamment incommode; il trouva mon observation juste, fit venir M. Bardin. Le colonel tenait à sa composition; il ne céda qu'y étant forcé, et s'écria en s'en allant désespéré : « La planche est faite, il faudra donc gratter! »

Le duc de Hohan, premier gentilhomme de la Chambre, mourut le 8 février à Paris, en vingt-quatre heures, d'une fièvre pernicieuse. Homme d'esprit, très poli, d'un commerce agréable, il fut fort regretté de sa famille et de tous ceux qui le connaissaient. Il était frère de ma belle-mère: elle fut profondément affligée de sa mort. Je regrettai beaucoup cet oncle

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qui me traitait avec bonté; son testament était très touchant.

Tout le monde était en l'air à Paris pour les bals. Il y en eut un superbe à l'hôtel de Luynes; on disait que le duc de Chovrcuse voulait se marier.

Mlle D..., la riche héritière, apportant 500,000 francs de rente en maria.i^e, en donnait un le même jour. On prétendit qu'il y avait trop de femmes au premier, et trop d'hommes au second; quelqu'un disait: « Si j'étais à la place de Mlle!)..., je ne me marierais jamais; je me voudrais faire soigner toute ma jeunesse en parlant de mon mariage, toute ma vieillesse en parlant de mon testament. »

Mon régiment reçut le 17 février deux cent vin.:?t-quatre chevaux, provenant de rex-4' de housards. Un détachement avait été les chercher à Moulins; la garde avait pris les meilleurs. Ce contingent était celui qui était fixé pour chaque corps. Gn\ce à M. Le Barbier de Tinan, j'eus de plus, en mai, quatre-vingtdix-neuf chevaux. On fut les prendre à Chartres, où les chasseurs des Pyrénées les avaient laissés.

Il n'y avait ni fiacres, ni chaises à porteurs à Provins; un jeune et spirituel lieutenant, M. d'Aubilly. se fit porter en civière à un bal chez Mme de Guerchy; chacun le prenait pour un officier blessé.

Mars. — L'esprit des habitants de notre garnison était hostile aux Bourbons; plusieurs furent traduits en police correctionnelle pour avoir engagé les housards à crier : < Vive l'Empereur! »

Avril. — Je m'étais mis fort en mouvement pour obtenir la nomination des officiers de mon régiment; à la mi-avril, très peu de ceux de l'ancienne armée avaient leurs lettres de service; ils restaient au régiment, et servaient en attendant leurs brevets.

Le duc de Feltre avait nommé une commission: elle classait par catégories les officiers qui avaient servi pendant les Cent-jours; quand un officier, par sa conduite politique, était mis dans la il» classe, par exemple, il était, quelque bon qu'il fût, très difficile à obtenir.

Le dimanche 28 avril eut lieu, à Provins, la bénédiction de

l'étendard du régiment du Bas-Rhin. Il avait été envoj'é au régiment par le ministre de la guerre, qui annonçait que le corps était destiné à faire le service auprès de S. A. R. Mme la duchesse de Berry (1).

Mme de Gastellane. à laquelle MM. les officiers du régiment avaient écrit pour la prier de venir attacher la cravate de leur étendard, était arrivée la veille. Un peloton du régiment avait été, avec le porte-étendard et MM. les officiers, lui remettre la cravate à un quart de lieue de la ville.

Le marquis de Cresnay. voltigeur de Louis XIV, maréchal de camp commandant le département de Seine-et-Marne, était venu de Melun pour la cérémonie; il avait fait venir des chevaux, mais il avait oublié ses bottes, et s'en vantait comme d'une belle chose. Il nous vit manœuvrer; il n'y entendait rien.

A onze heures, le régiment monta à cheval, et se mit en bataille devant l'église Saint-Curiace, après avoir pris l'étendard sans lui rendre d'honneurs. Mme de Gastellane portant la cravate arriva en calèche avec Mme de Mersemann. femme du lieutenant-colonel; elle était escortée par un peloton du régiment, une partie des officiers l'accompagna jusqu'à l'autel. Le marquis de Cresnay était d'un côté, à la droite des autorités, et de l'autre M. le sous-préfet de La Rochette.

Je mis pied à terre, et, tenant l'étendard à la main, suivi du premier officier et du premier sous-officier de chaque grade et du plus ancien housard. je traversai l'église. La haie était bordée par la garde nationale, et une partie du chœur était occupée par les housards à pied.

M. Thomas, curé de Provins, arriva suivi de son clergé. Au commencement de la messe, je baissai l'étendard vers le porte-étendard, qui ota le taffetas qui le couvrait. Mme de Gastellane, suivie des personnes qui l'accompagnaient, se leva, et mit la cravate sur une table placée devant l'autel pour la bénédiction. Je restai tout le temps de la messe sur la première marche de l'autel. A l'élévation, la troupe

(1) La duchesse de Berry allait arriver en France.

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