CHAPITRE VII. — AVRIL
mit genou en terre, et les trompettes jouèrent; il y eut de Tensemble dans tous les mouvements. Après la messe, le curé vint faire face à l'étendard; je mis genou en terre et baissai l'étendard, qu'il bénit, ainsi que la cravate qui était sur la table; il me donna l'accolade, et remit la cravate à Mme de Castcllanc,qui l'attacha à l'étendard avec beaucoup de bonne grâce.
Après le Te Deum, je sortis, l'étendard à la main ; je passai devant le front du régiment, de la droite à la gauche. Je remis ensuite l'étendard, qui prit sa place dans le régiment. Le marquis de Cresnay etmoi, nous fîmes un petit discours au régiment. Le sous-inspecteur aux revues, Dupleix, fit ensuite prêter serment individuellement aux officiers et aux housards; après quoi je fis rompre le régiment, qui alla manœuvrer dans une plaine, au delà de la haute ville. Le marquis de Cresnay, quoiqu'il eût oublié ses bottes, n'en était pas moins monté à cheval.
En rentrant, nous traversâmes la ville; je fis donner une bouteille de vin à chaque housard et 4 sols par homme.
On se réunit à cinq heures pour le dîner que je donnais; j'avais emprunté l'hôtel Charron, la plus belle maison de cette ville, et j'avais invité tous les officiers du régiment, le marquis de Cresnay, le sous-inspecteur Dupleix, le sous-préfet, M. de La Rochette, cinq officiers de la garde nationale, les notabilités de la ville, le plus ancien maréchal de logis chef du régiment, le plus ancien maréchal de logis, le plus ancien fourrier, le plus ancien brigadier, et le plus ancien housard qui avait vingt-cinq ans de service. Il avait un coup de sabre sur le nez reçu à la bataille de Marengo, il s'appelait Bierne.
Je portai le toast du Roi et de la famille royale; on but à la santé de Mme de Castellane. M. de Chevairry but à la santé du régiment, et s'embrouilla tellement dans son toast, qu'il ne savait plus comment le finir; M. Pigault-Lebrun chanta au dessert des couplets de M. Jean Grefulhe. Le dîner fut fort bien. Nous étions soixante à table, j'avais lait venir trois cuisiniers et un maître d'hôtel de Paris.
Nous allâmes au bal à huit heures, la salle était fort bien arrangée par les soins de MM. les officiers nommés commissaires à cet effet. Le fond de la salle était décoré par des draps blancs parsemés de fleurs de lis, que l'on avait fait avec du papier d'or, et l'emporte-pièce des bonnets de police. Des pièces de drap écarlate du magasin étaient employées en draperies; on avait construit au second une belle loge bien décorée, dans laquelle étaient l'étendard et deux housards en faction. En avant de cette loge était un beau trophée; la salle était ornée avec des devises. Il y avait environ trois cents personnes, tant de la ville que des environs. Mme de' Gastellane ouvrit le bal avec M. le sous-préfet, moi avec Mme Berthier. Le bal se prolongea fort avant dans la nuit. Nous nous retirâmes à minuit, la journée en tout avait été fort brillante. Je crois qu'on se souviendra longtemps à Provins de cette cérémonie.
Le marquis de Cresnay nous revint quelques jours après de Melun comme \ine bombe; il avait reçu une lettre à cheval de son supérieur Despinois, pour avoir toisé chaussés des hommes qu'il devait envoyer à la grosse cavalerie de la garde. Il s'en prit à l'adjudant Simonet, et lui dit, tout rouge de colère, pendant le renouvellement de l'opération, en l'accusant de l'avoir mis à mal la première fois : « Vous me faites passer pour un dindon, savez-vous que cela n'est pas du tout agréable? » Le mot fit fortune, mes housards allemands le surnommèrent le Chémral Tinton.
Je ne négligeai aucun moyen pour exciter les Alsacicuî^ à s'enrôler. Rien n'étant réglé alors pour le poitrail des chevaux, nous y mîmes les armes de Strasbourg; la flèche du clocher de la cathédrale fut gravée sur nos sabres ; le maire de cette ville s'empressa de le faire connaître à ses administrés.
Je fus mis aux arrêts quatre jours, par le lieutenant général Despinois, pour en avoir été passer deux à Reuil. château de mes parents, à douze lieues de Provins, sans permission; il était dans son droit, moi dans mon tort. Je trouvai donc la chose fort simple; un colonel doit l'exemple.