‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 118 sur 196 · CHAPITRE VII. — JUIN iSHi · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — JUIN iSHi

Il y eut une fôte dans un village, aux environs de Provins, pour laquelle charrettes et pataches de la ville furent mises en réquisition. La i)luie survint; je louai d'un concierge le rezde-chaussée d'un château dont les maîtres étaient ahsents, je pris des housards pour former une garde, je lis entrer des musiciens et j'invitai les personnes de la société; en un moment, un joli hal fut improvisé. J'envoyai ma calèche à F*rovins chercher des viandes froides, du vin de Champagne, des sirops d'orgeat. Nous nous étions arrangés pour empocher de sortir avant la fin du bal. Un mari jaloux, qui voulut emmener sa femme à dix heures du soir par la fenêtre, passa devant elle; le capitaine Pigault-Lebrun, le suivant, ferma immédiatement la fenêtre. Monsieur se trouva dehors et madame dedans; il eut hoau crier comme une Mélusine, il lui fallut capituler; il obtint de rentrer dans le salon, à la condition expresse de ne plus renouveler ses tentatives d'évasion. Nous revînmes à Provins à sept heures du matin.

Un escadron de mon régiment fut envoyé le io juin à Montargis, sous les ordres du lieutenant-colonel de Mersemann et, divisé en petits détachements, pour escorter la duchesse de Berry jusqu'à Nemours, où j'avais une division commandée par le capitaine de Turckeim; je m'y rendis, avec plusieurs officiers. Le duc d'ILavré m'introduisit chez la princesse. Sa laideur me frappa; elle avait quelque chose de travers à l'œil droit; pour une femme ordinaire, cela s'appellerait loucher. Elle était blonde, mince, bien faite dans sa petite taille. Je l'escortai avec mes housards et j'eus le temps, pendant la route, de m'assurer de sa disgrâce. Elle avait une vilaine bouche; cela n'empêcha pas le courtisan Girardin de parcourir les groupes à l'entrevue, en ne cessant de crier : « Elle est charniantc, Mme la duchesse de Berry f »

Le marquis de Cresnay, commandant le départr'ment. nous rejoignit à un quart de lieue de la Croix de Saint-llérem; il était monté à cheval le plus près possible pour se fatiguer le moins possible. On arrêta, avant d'y arriver, la voiture de la l»rincesse pour attendre le Roi, puis on se remit en marche, l^cux tentes étaient établies sur la gauche de la route, bordée

d'inf&nterie. Je mis mes housards en bataille à l'entrée de l'enceinte, vis-à-vis d'un piquet de ceux de la garde.

La princesse descendit de sa voiture. Le Roi en fit autant; elle mit un genou en terre. Sa Majesté l'embrassa. Les accolades de M. le duc de Berry, de Monsieur, de M. le duc et de Mme la duchesse d'Angoulême suivirent. Le Roi, après la remise de lettres par la duchesse de Berrj', lui proposa d'aller se reposer à Fontainebleau; ils montèrent dans une voiture de famille, le Roi se plaça sur la banquette du fond avec Mme la duchesse d'Angoulême; Monsieur, sur la seconde, avec Mme la duchesse de Berry; le duc d'Angoulême et le duc de Berry sur la troisième. Les housards, les lanciers de la garde étaient eu bataille sur la route. Le Roi s'empressa de descendre pour donner la main à la duchesse de Berry. Il y eut grand couvert; la table de cinquante personnes offrait un beau coup d'oeil; une foule considérable passait autour.

Mes housards eurent un grand succès; on les trouva plus beaux que ceux de la garde. Ces derniers, il est vrai, n'étaient pas housards du tout; ils avaient deux vedettes en dohiian sans ceinture à la porte du palais. Je le remarquai, ce propos fit qu'ils les apportèrent au corps de garde. Les miens étaient, bien outillés. Le Roi m'en fit compliment.

Le Roi accorda au prince de Poix une pension de 20.000 francs, lui acheta 600,000 francs l'hôtel de Mouchy, pour le ministère de la guerre.

M. Annisson épousa la spirituelle et laide Mlle de Barante, qui n'avait rien. M. de Barante fit donner à son mari la direction de l'Imprimerie royale, que sa famille avait eue avant la Révolution. Gela fit une belle dot.

Mes parents étaient en Auvergne; ma femme s'y amusait beaucoup de l'archevêque de Malines, M. de Pradt. qui s'efforçait, tout en mourant de peur, de l'escorter au galop dans les montagnes.

J'avais dans le 5' housards un capitaine Martin sortant du 8*, très fort pour les petits détails du cheval et du harnachement. Je tenais à ce que le paquetage de mon régiment, chose importante dans la cavalerie, fût bon; il fallait que les

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